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03 Février 2007

Galaad

Vae Victis

par Christophe Gigon
Printemps 1996 : un ovni musical en provenance d’Helvétie vient donner un grand coup de pied dans la fourmilière progressive passablement sclérosée par une profusion de groupes n’ayant pas encore terminé la digestion des sommes magistrales des maîtres à planer des années 1970 et 1980 (l’écurie Magna carta entre autres). Le choc salvateur proviendra d’une jeune formation prévôtoise (presque) inconnue au bataillon : Galaad.

Ce groupe suisse s’était cependant fait connaître trois ans auparavant grâce à un album naïf qui laissait cependant augurer de bien belles choses. Premier Février, sorti chez Muséa, était un disque intéressant bien que trop touffu pour être appréhendé avec légèreté. Les influences y étaient encore fortement marquées : un chant théâtral « angélique », des textes baroques déclamés d’une voix maniérée parfois irritante, des claviers désuets dignes des premiers Pendragon et des lignes de guitare marillioniennes que n’aurait pas reniées Steve Rothery lui-même. De bonnes influences, certes, mais le tout servi dans une production « bricolée maison » fleurant bon l’amateurisme et clonant quelque peu les bases d’un progressif-naphtaline pouvant rebuter la frange la plus rock d’un public potentiel. Néanmoins, quelques échos positifs, des concerts empreints d’une certaine folie poétique alliée à une fraîcheur de bon aloi ont suffi à créer une jolie (mais confidentielle) renommée à ce jeune quintette qui a même réussi à côtoyer Peter Gabriel et Marillion lors de manifestations musicales diverses. De jeunes gens qui vivent leur rêve avec fougue et passion. Puis, plus rien…

Retour au printemps 1996 : après quelques déconfitures humaines, matérielles, structurelles et financières, Galaad revient. Et force est de constater que le saut qualitatif est évident. Une production n’ayant rien à envier aux meilleurs Marillion, une « patate » d’enfer, une énergie incroyable, une conception graphique de toute grande classe et surtout, surtout une musique nouvelle comme on n’en avait que trop rarement entendu dans le milieu parfois poussiéreux du monde progressif. Galaad aurait-il inventé une sorte de « fusion progressive » pour reprendre la jolie formulation d’Hervé Picart, journaliste du défunt mensuel français Best ? Certes, Ange et Marillion restent les références premières, les stigmates constituant l’architecture de base de ce nouvel édifice sonore. Mais la nouveauté réside dans l’amalgame réussi entre les influences précitées et d’autres moins attendues comme King Crimson, Faith No More ou encore Malicorne. Résultat : un chef d’œuvre. Un son comme on n’en avait jamais entendu dans le rock progressif francophone d’alors (n’en déplaise à Ange, Arrakeen, Ex-Vagus et consorts). Une énergie que l’on n’avait plus ressentie depuis l’avènement du grunge quelques années auparavant dans un style pourtant éloigné de celui qui nous intéresse ici. Des arrangements superbes, aucun « tic » de mauvais aloi ou de démonstration stérile. Que du matériau noble. Et la voix, cette voix ! Qui a déjà entendu Pierre-Yves Theurillat sait de quoi nous parlons : depuis Peter Hammill et Fish (avant qu’il ne perde définitivement la sienne), on n’avait guère entendu de chant si envoûtant : des vocaux d’écorché vif au spectre large et assuré. Le sans-faute.

Nul besoin de passer en revue les onze pièces de cet ouvrage de toute beauté. Rien n’est à jeter. Aucun moment faible n’est à déplorer. Produit équilibré et harmonieux, artefact musical réfléchi et mature qui se referme sur le magnifique « Une rose noire ». Qui a envie de refermer l’écrin, de quitter le monde de Galaad après une pirouette finale de cette envergure ? Personne. Vae Victis !

  • Année: 1996
  • Label: COD Tuxedo

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