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06 Novembre 2008

Syn- / E.5131

Manolo on Juliet

par Christophe Manhès
Sur le papier, Manolo on Juliet a tout pour rebuter les moins frileux. Il est flanqué d’un livret plutôt dense où les textes sont du genre « à tiroirs » et qui ne délivrent complètement leurs sens qu’à haute voix (vrai !) ; la musique y fonctionne par strates, mélangeant résonances indus et bruitages ; enfin, même les belles parties folks sont à la marge, entre fraîcheur et lignes brisées qui font penser à l’étrange projet de Thomas Bonvalet, L’Ocelle Mare. Comme un défi pour l’auditeur, ce spectacle pour sons et textes épouse donc l’avant-garde musicale au milieu du transept étoilé de la poésie, de la philosophie et de l’esthétique électro. Ne manque que l’image, même si, à partir de cette riche matière, le cerveau n’a pas de mal à transpirer ce qu’il faut de visons oniriques pour peupler l’imagination.

Si ce projet du musicien Syn- et de l’écrivain E.5131 intimide, néanmoins une fois dans le lecteur, ce qui aurait pu ne ressembler qu’à un concept abscons et rébarbatif, s’anime bel et bien, palpite, grouille et même chatoie comme les illustrations ornées d'histoires inquiétantes que l’on se raconte au coin du feu, ou comme un beau livre de gravure finement dessiné. D’ailleurs Manolo on Juliet évoque bien l’univers fantastique du célèbre dessinateur Philippe Druillet. L’album s’écarte donc des expérimentions gratuites et le cœur, plus affable, l’emporte largement sur la raison sèche. Ce n’est pas pour rien que Manolo, le personnage récurent de l’album, repousse in fine l’hydre moderne que sont les machines. L’humain doit avoir le dessus.

Soit, depuis Pierre Henri et Stockhausen, les aventuriers du son puisent allègrement dans la machinerie des échantillonneurs et des synthétiseurs. Mais l’aptitude du binôme Syn- / E.5131 à implémenter l’organique dans la digestion informatique impressionne. De plus, l’originalité qui consiste à superposer à la matière sonore des textes au lyrisme puissant et de faire résonner l’un et l’autre à l’unisson, produit une indéniable fascination. Souhaitons que cette œuvre intelligente, souvent magnifique, finisse par avoir sa chance auprès des auditeurs les plus curieux. A l’heure d’une certaine tentation pour l’uniformité culturelle, diversifier nos habitudes d’écouten sans non plus les malmener — bien au contraire —, est une expérience dont il serait stupide de se priver.
  • Année: 2008
  • Label: Prasca

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