Interview

Blackfield

05 Février 2007

Blackfield

par Djul

ENTRETIEN : BLACKFIELD

 

Origine : Israël - Grande Bretagne
Style : Pop progressive
Formé en : 2001
Composition :
Steven Wilson - Chant, guitare
Aviv Geffen – Chant, guitare
Daniel Salomon – Piano
Seffy Efrati – Basse
Tomer Z – Batterie
Dernier album : II (2007)

Fruit d’une rencontre inattendue entre une rock star israélienne et un touche-à-tout britannique, Blackfield confirme qu’il n’est pas seulement un projet de plus pour Aviv Geffen et Steven Wilson, mais un groupe à part entière. La sortie de II, et une vraie tournée promotionnelle (et bientôt musicale) sont là pour en attester !

Progressia : Bonjour à vous deux. Tout d’abord, revenons au premier album : avec le recul, pensez-vous être arrivés à ce que vous souhaitiez réaliser au travers de ce partenariat ?
Steven Wilson
: La question est difficile, car au départ, nous ne cherchions pas à atteindre quelque chose en particulier. On a commencé comme deux amis, écrivant des chansons tous les deux. C’est presque par accident que nous avons fondé un groupe, ou en tout cas un projet, avec un public. Rien n’a été planifié volontairement sur ce premier album : c’était une collaboration qui a progressivement évolué. Ce fut d’abord l’histoire de quelques morceaux, puis un mini-CD, puis un album sans lendemain, puis un groupe faisant une tournée, et maintenant un groupe permanent. Donc, à l’époque, il n’y avait aucun but recherché, sinon de réaliser un bon album. Mais désormais, nous en sommes au second, avec un groupe qui a un nom reconnu et un public avec des attentes. Aujourd’hui, nous nous sentons investis d’une « mission » et nous avons en tête ce que doit être Blackfield.
Aviv Geffen : En ce qui me concerne, comme l’a dit Steven, tout a commencé par un projet, alors qu’aujourd’hui, je considère que Blackfield est mon groupe principal. Je crois en ce groupe, et en son succès futur, et je ne vois pas pourquoi il n’aurait pas la même reconnaissance qu’Oasis, Radiohead ou Placebo. C’est juste une question de temps, mais on peut croire en ce groupe.

Tu veux dire que pour toi, Blackfield est plus important que ta carrière solo en ce moment ?
Tout à fait, c’est le cas pour moi. Et ce n’est pas qu’une question de musique. Comme l’a indiqué Steven, nous sommes devenus des amis, et plus que des amis, des frères. C’est mon meilleur ami. Pour moi, c’est une décision que j’ai prise de le suivre, quoi qu’il arrive.

Du fait de la carrière de Steven en tant que producteur, comment avez-vous évité que ce projet ne devienne « Wilson produit Geffen » ?
Steven Wilson
: Comme je le dis souvent : « Je n’en sais rien, mais ça marche » ! Parce que ce n’est pas quelque chose à laquelle on pense dans le cadre d’une relation personnelle comme la nôtre. En termes de réalisation, par contre, l’attribution des rôles est plus claire : il apporte plus d’idées et compose plus pour le groupe, tandis que j’ai tendance à travailler plus en studio et à produire l’ensemble. Il y a donc des sortes d’orientations dans ce que nous faisons. Mais d’une manière plus générale, si on tombe d’accord sur quelque chose, on le fait, sinon, on laisse tomber. Il existe cependant une part de compromis dans le sens où si j’apporte une idée qu’Aviv n’aime pas, je l’utilise pour un autre projet, et de même pour lui, si je lui dis que je ne trouve pas qu’une chanson correspond à Blackfield, il l’utilisera pour sa carrière solo…
Aviv Geffen : les ballades dégoulinantes par exemple (rires) !
Steven Wilson : …exactement : moi ce sont les parties instrumentales et les solos, et lui les ballades dégoulinantes (rires) ! Et on a une espèce de code de conduite qui s’établit, même si depuis le début, il n’arrête pas de revenir toujours avec la même chanson, « Berlin », qu’il essaye de mettre sur un disque de Blackfield alors que je m’échine à lui dire de la caser ailleurs (rires) ! Et donc, le fait d’avoir ces carrières à côté de Blackfield nous aide beaucoup pour faire ce type de compromis, et faire que je puisse utiliser mes solos de guitare de vingt minutes et qu’il puisse jouer ses hymnes au piano !

Du coup, est-ce que cela implique que vous écrivez spécifiquement pour Blackfield, ou est-ce que vous faites le « tri » de toutes vos compositions ensemble ?
Pour le premier album, je n’avais bien entendu pas composé pour Blackfield, qui n’existait pas, mais cette fois-ci, j’ai en effet volontairement écrit pour le groupe et pour ce deuxième album. J’avais le son du groupe dans ma tête et je savais comment un disque du groupe devait sonner, un son bien distinct de ce que j’écris par ailleurs.

Pour ce deuxième album, vous avez expérimenté quelques titres en concert (« Miss U » et « Epidemic », notamment). Cela a-t-il eu des conséquences sur la forme finale de ces morceaux ?
Aviv Geffen
: Je ne crois pas que les titres aient beaucoup évolué.
Steven Wilson : En Israël, nous avons joué au moins cinq ou six titres du nouvel album je crois. Et comme Aviv, à part « Once », je ne crois pas que cela ait eu beaucoup d’impact sur les morceaux. « Once » est clairement le morceau le plus « rock » et rentre-dedans du répertoire du groupe. Nous l’avons joué en concert, et le fait de l’avoir essayé sur scène avec le groupe a sans aucun doute changé notre approche du titre en studio.

Par ailleurs, plutôt que de travailler à distance, vous avez choisi de faire des allers-retours en Londres et Tel Aviv : qu’est ce que cela vous a apporté ?
Aviv Geffen
: On préfère jouer ensemble plutôt que de faire des échanges de MP3, version « ping-pong » ! J’ai la chance de le voir souvent, puisqu’il vient régulièrement en Israël et que je viens également à Londres. Blackfield est vraiment un groupe, et on a besoin de ces connections.
Steven Wilson : J’ai passé six mois à Tel Aviv et cela a été une vraie inspiration, j’adore l’endroit. J’ai même pensé y déménager. Et quand j’étais là-bas, j’ai d’ailleurs composé une bonne partie du prochain Porcupine Tree. En général, quand j’écris, je m’isole et je finis par me taper la tête contre mon piano, essayant d’en sortir quelque chose. En Israël au contraire, je me suis senti inspiré et stimulé.

Et est-ce que la situation politique du pays ne t’as pas déstabilisé ?
Non, jamais, sauf peut être lors de la crise avec le Liban [NDJ : juin et juillet 2006]. Et encore, le fait de la voir à travers la télévision donnait l’impression que cela se produisait ailleurs, que j’étais encore en Grande-Bretagne (NDJ : la ville de Tel Aviv n’était pas directement visée par les échanges militaires entre les deux pays).

Peut-on en savoir plus sur la rock-star dépeinte dans « Christenings » ?
Aviv Geffen
: C’est moi dans vingt ans (rires) !
Steven Wilson : J’ai commencé à songer à ces paroles en pensant à Syd Barrett. Mais cela faisait un peu cliché pour moi d’écrire sur Syd Barrett (rires) ! Alors, je suis parti sur l’idée de rencontrer un musicien déprimé, dans un vieux magasin de disques, près de chez moi, en train de chercher ses albums dans les bacs. J’ai eu cette espèce de vision de rock star déchue…

Le cauchemar de tout artiste !
Oui, ou plutôt de toute célébrité, ce qui est un peu différent. Je pense plutôt à quelqu’un de célèbre au niveau international, qui a fait le Top of the Pops il y a une, deux ou trois décennies. C’est arrivé à quelqu’un de très connu, qui a fini par vendre des hamburgers dans une caravane, dans la rue.
Aviv Geffen : Attends, de qui tu parles ?
Steven Wilson : C’est une histoire connue, donc je peux en parler… Tu te rappelles d’Erasure ?
Aviv Geffen : « Oh L’amour » !! (NDJ : il chante la chanson)
Steven Wilson : Un des membres a fini comme ça…

La fin des haricots !
Rendez-vous dans dix ans, on vendra des falafels sur la plage (rires) ! C’est là qu’on pourra retrouver Aviv (rires) !

Nous avons aussi noté que ce deuxième essai était beaucoup plus arrangé, avec plus d’orchestrations…
Nous avions plus d’argent cette fois-ci (rires) !
Aviv Geffen : J’ai toujours été inspiré par la musique classique, et cela se retrouve dans mon goût pour les orchestrations, et les combinaisons possibles entre des guitares et des instruments à cordes. Et mes groupes favoris ont recours à ce type d’arrangements.
Steven Wilson : Moi aussi. Quand j’étais adolescent, le premier groupe que j’ai vraiment apprécié était Electric Light Orchestra. Donc, la combinaison de morceaux pop avec une production proche du classique est quelque chose qui a toujours fait partie de mon bagage musical.
Aviv Geffen : Et c’est vrai que Steven y ait pour beaucoup ! C’est le « Roi des guitares » ! Et moi j’essaie toujours d’y ajouter des cordes et du piano, c’est dans mon écriture.

Le disque est également moins atmosphérique et plus dynamique que le précédent…
Ah oui (surpris) ?
Steven Wilson : C’est vrai, avec des morceaux comme « Once » ou « Epidemic ». Ce qui fait peut être la différence, c’est que cette fois, nous avons travaillé avec un vrai groupe, avec qui nous avions déjà joué en concert. Précédemment, les musiciens qui se succédaient autour de nous changeaient presque d’un titre à l’autre. Cette fois, c’était le « groupe Blackfield », avec en particulier un batteur très dynamique (NDJ : Tomer Z, qui avait déjà travaillé avec Aviv Geffen).

De nouveaux musiciens vous entourent : doit-on considérer qu’ils appartiennent désormais au groupe?
Oui, en quelque sorte, à l’exception de Daniel (NDJ : Salomon), notre claviériste, qui a déjà une carrière solo qui marche bien en Israël, et qui a donc décidé de se focaliser dessus et de ne pas nous suivre en tournée.
Aviv Geffen : Mais pour moi, Blackfield reste un projet entre nous deux, car les idées, la production viennent de nous : on pourrait travailler avec d’autres musiciens sur les prochains albums si nous le voulions, car nous savons clairement ce que nous voulons artistiquement.

Que peut-on attendre de Blackfield en concert ? Des reprises issues de vos répertoires respectifs peut-être ?
Steven Wilson
: Nous avions déjà, par le passé, repris un titre de Porcupine Tree, « Feel So Low », mais dans une version vraiment personnalisée pour Blackfield. Porcupine Tree ne la joue plus, alors que Blackfield se l’est appropriée, à tel point que ce morceau est presque devenu une chanson du groupe. Mais à part ça, je ne crois pas que nous allons tirer des morceaux en dehors du répertoire de Blackfield. Nous avons par ailleurs quelques morceaux inédits, comme « Thank You », qui n’est pas sur II.
Aviv Geffen : J’ai vraiment hâte de jouer ici, à Paris. L’endroit où nous allons nous produire semble très bien, le Café de la Danse.

Et maintenant, quelques questions individuelles, en commençant par toi Aviv. Ton site web te décrit comme « la dernière personne ayant embrassé Rabin ». En quoi cet événement a-t-il eu une incidence sur ta carrière ?
En bref, j’ai vendu 1,6 millions d’albums dans mon pays, et j’appartiens à l’extrême gauche israélienne. Je suis contre l’occupation palestinienne, qui est comme un cancer qui ronge le pays, je suis pour la protection des arabes aux points de sécurité, et je n’ai donc pas servi dans l’armée (NDJ : le service militaire obligatoire en Israël peut durer jusqu’à trois ans). De ce fait, je crois que nous devons discuter et négocier avec la Syrie, que nous devons serrer toutes les mains qui nous seront tendues, et qu’il faut nous battre pour le processus de paix. Pour moi, ce qui arrive en Israël, ce n’est pas un conflit judéo-arabe, c’est un second Vietnam, c’est-à-dire une guerre entre les Etats-Unis et les pays arabes, l’Iran notamment. Ma position ne plaît pas à tout le monde dans mon pays, je reçois des menaces et je suis donc protégé par des gardes du corps en Israël.

Tu nous disais vouloir faire de Blackfield ton groupe « à l’international ». Ne souhaites-tu pas également sortir un album solo en anglais pour le marché américain et européen ?
Non, à mon avis, cela n’aurait pas d’intérêt de faire cela. Par contre, je peux faire l’inverse, comme sur mon dernier album solo, où j’ai traduit « Avec Le Temps », de Léo Ferré, en hébreu. Pour ce qui est d’une carrière en anglais, elle existe déjà, et c’est Blackfield.

A toi Steven. Nous savons que le dernier Porcupine Tree est en cours de finalisation (NDJ : en dernière semaine de mixage lors de l’interview, soit la seconde semaine de janvier 2007). Le disque contiendra-t-il tout ou partie des morceaux joués en concert l’automne dernier?
Steven Wilson
: Une partie en tout cas. De mémoire, nous avions joué six nouveaux titres à Paris. Sur ces six titres, on en retrouve cinq sur le nouvel album, qui est complété par un dernier titre inédit. Il n’y a donc que six titres sur le prochain album (Aviv Geffen explose de rire !).

Il est donc impossible pour toi de te passer de cette manie des morceaux longs ? (rires)
Non, c’est vrai, et en plus, tous les titres sont connectés les uns ou autres et forment un seul et même titre ! (rires) Six titres, cinquante cinq minutes environ !

Qu’en est-il du projet de film pour Deadwing?
Et bien, on en est toujours au stade du financement. Depuis que nous avons investi Myspace, par le biais d’une page dédiée, nous avons rencontré beaucoup de succès. Nous avons gagné un prix du meilleur court métrage disponible sur Internet, et il a été parmi les plus visionnés. Mais ce dont nous avons besoin désormais, c’est de l’argent et c’est vraiment difficile.

Et sur le projet PAW avec Portnoy et Åkerfeldt ?
Ça ne sera pas pour 2007. Mais je prévois de faire de 2008 l’année de tous mes projets annexes et remis depuis trop longtemps: produire plus d’artistes et travailler avec Mike Åkerfeldt.

Un petit mot sur Pure Reason Revolution, votre future première partie, et l’une des découvertes de Progressia en 2006 ?
Aviv Geffen
: J’adore, et j’ai hâte de les voir sur scène.
Steven Wilson : Je les connais depuis deux ans maintenant. Ils m’avaient contacté en me demandant de produire leur premier album (NDJ : le résultat eût été intéressant !). Je ne pouvais le faire, puisque Porcupine Tree devait tourner pour Deadwing, et c’est donc Paul Northfield qui s’en est occupé. L’album est bon, mais je suis sûr que le prochain sera encore bien meilleur, et c’est également un excellent groupe de scène, même si je ne les ai pas vus directement.

Quel est le pire trait de caractère de l’autre ?
(grand silence) Ce n’est pas une question très gentille, ça !
Aviv Geffen : Je dirais que les seules choses que je n’aimais pas chez Steven, du point de vue personnel, ont changé. Le Steven d’il y a trois ans et celui d’aujourd’hui n’est plus le même (Steven approuve). Il est plus vivant, il apprécie plus la vie, sous tous ses aspects.
Steven Wilson : Le truc, c’est que Blackfield est le fruit de deux personnalités et une histoire d’amitié. C’est vrai que l’on peut s’opposer par moments, on n’est pas d’accord, mais c’est ce qui fait notre originalité, sans paraître prétentieux. Moi, par exemple, je suis typiquement anglais, et j’ai mes petites habitudes, alors qu’Aviv a des traits de caractère très israéliens, sans compter qu’il est une célébrité locale. Mais au final, c’est nécessaire, et sans nos ego, notre musique serait certainement moins intéressante.

Et une dernière question : à quand une chanson en commun écrite pour l’Eurovision ? (rires)
Aviv Geffen et Steven Wilson
: (en chœur) Jamais ! Tu es fou ou quoi (rires) ! (NDJ : merci à Baker, du forum, pour cette question qui a valu les moqueries des deux artistes, et que nous passerons sous silence !)

Propos recueillis par Djul

site web : http://www.blackfield.org

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