coup de coeur
28 Octobre 2019

King Crimson

In the Wake of Poseidon

par Raphaël Dugué

Quelques mois seulement après avoir explosé le paysage musical de la fin des années 60 avec In the Court of the Crimson King, les prodiges britanniques sont déjà en pleine crise: les tensions s’accumulent entre Ian McDonald et Michael Giles d’une part, tenants d’une ligne plus romantique dans la lignée de « The Court of the Crimson King » et Robert Fripp souhaitant développer le côté schizoid et expérimental. Le guitariste propose d’abord de quitter le groupe pour sauver ce qu’il en reste mais c’est bien Giles et McDonald qui s’en iront. Quant à Greg Lake, il préfère lui aussi quitter le groupe en bon termes et en profitera pour former Emerson, Lake et Palmer. Robert Fripp et Peter Seinfeld auront donc la tâche de former un nouveau groupe dans l’urgence. Greg Lake (chant), Michael Giles (batterie) et Peter Giles (bass) accepteront de prêter main forte sur les sessions d’enregistrement du futur album. Mel Collins (saxophone et flûte), Godron Askell (chant sur « Cadence and Cascade ») et Keith Tippett (piano) sont quant à eux choisis pour incarner la future entité de King Crimson. Dans ce chaos de l’interrègne, sort In the Wake of Poseidon. Souvent mal aimé, considéré comme une resucée de son prédécesseur, cet album n’a malheureusement jamais échappé à son statut du disque venu après le chef d’oeuvre de 1969. Pourtant, il suffit d’y prêter une plus grande attention pour constater qu’il est bien plus qu’une simple redite.

C’est en effet sur In the Wake of Poseidon que King Crimson devient réellement le vaisseau de Fripp. Bien plus présent que sur In the Court of the Crimson King, il va laisser éclater son jeu lancinant si particulier, à commencer par le solo de « Pictures of a City » (dont la structure est assurément un plagiat de « 21st Century Schizoid Man », mais la similitude s’arrête là). Le guitariste a l’occasion de développer aussi son registre sur le superbe morceau éponyme avec ses parties mélodiques à la guitare acoustique particulièrement mémorables (quelque chose que l’on retrouvera sur « Cirkus » par exemple). La mélancolie toute en subtilité du morceau se rapproche d’ailleurs plus d’« Islands », « The Night Watch » ou de la première partie de « Starless » que du pathos d’« Epitaph ». Si on ajoute à cela ses interventions destructurées sur « Cat Food », on peut dire que c’est bien sur ce disque que Robert Fripp affirme l’étendu de son talent pour la première fois.

Le disque est aussi marqué par une direction bien plus orientée jazz vers laquelle les Anglais se dirigeront jusqu’à Islands. « Pictures of a City » en est un parfait exemple, mais c’est surtout l’arrivée de Tippett au piano qui est l’élément décisif de ce changement que ce soit avec ses parties aériennes sur « Cadence and Cascade » ou sa performance free sur le déjanté « Cat Food ».

Si In the Court of the Crimson King avait propulsé le Mellotron comme l’instrument phare du genre progressif, il est utilisé avec à la fois plus de parcimonie et de versatilité sur In the Wake of Poseidon. On passe de la mélancolie (quelle introduction sublime sur le morceau titre !) à la fureur totale (« The Devil’s Triangle »). Cette réinterprétation de « Mars » de Gustav Holst reste d’ailleurs l’un des moments les plus oppressants et chaotiques de toute l’oeuvre de King Crimson. Tous ces éléments mis ensemble dans ce contexte de transition font de l’album un ensemble évidemment décousu (à la personnalité éclatée, comme le montre sa pochette) que les jolies virgules mélodiques « Peace - A Beginning », « Peace - A Theme », « Peace - An End » tentent d’unifier.

Naturellement, cet album n’a jamais eu l’impact de son prédécesseur sur le milieu musical mais cela ne signifie pas qu’il est moins bon, bien au contraire. In the Wake of Poseidon est effectivement à la fois mieux produit et plus élaboré qu’ In the Court of the Crimson King. Son exploration tous azimuts du jazz, des expérimentations en tout genre et d’une certaine mélancolie couplée à une subtilité dans les arrangements marquent une nouvelle voie pour les Britanniques. Avec Fripp à la barre pour la première fois, il est le disque sur lequel King Crimson développe pour de bon l’identité musicale qui restera la sienne jusqu’à aujourd’hui.

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