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18 Octobre 2019

Isildurs Bane & Peter Hammill

In Amazonia

par CHFAB

On avait apprécié la rencontre improbable entre Isildurs Bane et Steve Hogarth, le premier tirant le second vers le haut, l'extirpant d'un Marillion particulièrement écrasant (qui a dit écrasé?!) même si on était en droit d'en espérer une collaboration davantage poussée. Ensuite la formation suédoise s'était de nouveau centrée sur elle-même, pour un résultat quelque peu inégal (comme souvent), ne dépareillant toutefois pas de ses qualités intrinsèques; traversées de symphonisme acoustique grand teint, oscillant entre Zappa et Sakamoto sous électro, nous laissant parfois subjugués, parfois à la dérive. Et voici que nous apparaît In Amazonia en mai dernier, le combo se mesurant cette fois à l'un des artistes les plus prolixes, les plus singuliers et intransigeants qui soient: Monsieur Van Der Graaf himself! Il faut dire que les deux s'étaient déjà rencontrés lors d'un festival collaboratif (IB EXPO) deux ans plus tôt. Si le galop d'essai Hogarthien avait étonné positivement, inutile de dire combien cette fois l'attente était énorme, Hammill n'étant pas homme à dire oui à tout, loin s'en faut...

Ce disque, on le pressentait est une grande réussite. D'entrée de jeu, on tombe à la renverse face à un tel torrent d'émotions: hypersensibilité, espaces résonnants, suspendus, ciels foudroyés, parfois telluriques, zébrés d'un magnifique koto (Karin Nakagawa), accords en demi- teinte, violon et trompette cinégéniques, progressions transcendantales de piano (sublime), empreintes ethniques partout, couleurs d'une mélancolie à pierre fendre... Et puis cette voix, par moments mal assurée, ou gagnant en vigueur, impériale, habitée au plus haut point... Et puis ces textes, ces sujets... On ne sait plus qui écouter; Isildurs Bane? Hammill? Le trouble est total, vertigineux, comme un immense secret révélé. Comment décrire cette musique? Quelque chose se décompose ici, irradiant, vénéneux, iridescent, pour mieux se re-parer de mille couleurs plus loin... Un travail indubitablement collaboratif, symbiotique même, entre Mats Johansson et la tête pensante du Generator, ces deux-là semblant bel et bien faits pour se rencontrer tant la fusion est totale, et tant il s'en dégage de beauté...

Toute la majesté, toute la diversité du monde, faune et flore comprise, déclament une plainte, avec une puissance de survie hors du commun. L'homme conquérant n'est évidemment pas absent («  Aguirre », «  The Day Is Done » ), toujours à l’heure des profondes décisions. De la première à la dernière nappe la sidération nous prend, jouant sur les harmonies tout autant que le silence. On pense à Kate Bush, au quatrième album de Peter Gabriel, aux derniers Talk Talk, à David Sylvian, c'est dire... Ils sont rares, aujourd'hui, les albums qui procèdent de lenteur et agissent comme une véritable respiration. Cet album en fait partie, même s'il apparaît tristement prémonitoire, au vu et su des actualités de cet été caniculaire. On pense évidemment au Brésil, aux flammes passant en boucle sur nos écrans, et on scrute la pochette; l'ombre y est encore si dense qu'aucune lumière extérieure semblait pouvoir y pénétrer. Pourtant In Amazonia en est dardé, de lumière, dont les rayons nous transpercent à chaque nouvelle écoute...

A y bien réfléchir, ce projet (ou ce disque?) fera date, s'inscrivant dans l'histoire des hommes, quelle que soit son issue, en tous cas bien au-delà de notre histoire musicale personnelle. En espérant secrètement que cette réunion ne soit que le début d'un voyage, dont In Amazonia s'inscrit déjà comme le brillant départ. Chef d'oeuvre.

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