coup de coeur
26 Mars 2019

Peter Gabriel

Peter Gabriel (Melt)

par Jean-Philippe Haas

A la fin des années soixante-dix, alors que Genesis a depuis quelques temps déjà retrouvé une allure de croisière, se passant parfaitement de son ex leader charismatique Peter Gabriel, celui-ci peine à sortir son Grand Œuvre, son « album de la maturité ». Car, comme il est de coutume d'appeler son premier disque en solo, avait pourtant révélé un artiste très créatif hors du giron prog'. Son successeur, Scratch, trop bancal, n'avait pas totalement confirmé ce potentiel. Il aura donc fallu attendre 1980 et Melt (en référence au visage à moitié fondu de la pochette, réalisée bien entendu par le studio Hipgnosis) pour découvrir qu'à lui tout seul, l'Anglais pouvait produire le chef d’œuvre dont on le sentait depuis longtemps capable.

Expérimental, souvent froid et dépouillé, Melt est à la fois engagé et psychanalytique, et a donné des sueurs froides aux différentes maisons de disques chargées de le sortir. On peut comprendre cette inquiétude avec une ouverture comme « Intruder », martelant et grinçant, dont l'atmosphère oppressante est accentuée par l'absence de cymbales de la batterie, tenue ici par Phil Collins.

Loin de l'exubérance de Genesis, l'ancienne icône progressive joue avec les répétitions, le dépouillement, et les incursions sporadiques de bruitages non identifiés, de voix déformées qui génèrent des ambiances assez peu rassurantes dans l'ensemble. Une personnalité forte se dégage de presque tous les titres, laissant leur marque indélébile : les couplets répétitifs de « I Don't Remember », appuyés par le Chapman Stick de Tony Levin, ou « Games Without Frontiers », charge contre la guerre et les nationalismes, où Kate Bush répète inlassablement en français « jeux sans frontières » tandis que Gabriel assène « If looks could kill they probably will... ». Les éléments plus organiques comme la guitare, bien qu'omniprésents, sont souvent relégués en arrière-plan, à quelques exceptions près - les riffs de Robert Fripp et de David Rhodes sur « Not One of Us » ou « Through The Wire » par exemple.
Des souffles tièdes parviennent néanmoins à dissiper çà et là ce givre synthétique propre au début des années quatre-vingt : le piano électrique de Peter Gabriel sur « Family Snapshot » - un modèle d'art-rock qui alterne délicatesse et furie - le saxophone de Dick Morissey sur le court instrumental « Start » ou encore « Lead A Normal Life » dont la beauté raffinée évoque Vangelis. De même, « Biko », hymne anti-apartheid en hommage à l'une de ses victimes, referme l'album sur une note plus solennelle, avec ces touches world music qui deviendront de plus en plus fréquentes au fil des albums.

Peter Gabriel atteint sur Melt l'un des sommets de son inventivité, créant un petit univers particulier pour chaque titre. Et même si plus tard So connaîtra un bien plus grand triomphe, il demeure un album à l'originalité sans égale, capable de fédérer en expérimentant tous azimuts.

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