coup de coeur
24 Septembre 2018

Phideaux

Infernal

par Jean-Philippe Haas

Durant une huitaine d'années et autant d'albums, Phideaux Xavier a été l'une des figures les plus importantes du renouveau du rock progressif « classique » du début du siècle, celui qui se réclame autant de la fine sophistication mélodique de Genesis que de la pop haut de gamme des Beatles. Dans sa discographie certes inégale, on trouve néanmoins quelques perles, dont les deux premiers volets d'une trilogie, The Great Leap et surtout Doomsday Afternoon. Dans la chronique du premier, nous annoncions que les deux successeurs étaient prévus pour bientôt… Si le second volet est en effet paru dès l'année suivante, il aura fallu attendre plus de dix ans pour entendre Infernal, le dénouement de cette histoire d'apocalypse magnifiquement illustrée par Molly Huttan. Pour être honnête, on avait abandonné tout espoir depuis plusieurs années déjà, le musicien ayant disparu des radars après Snowtorch en 2011. Un site désespérément vide de nouveautés, une page Facebook peu alimentée… et puis, au début de l'été 2018, un message de l'artiste annonçant son retour dans le monde !

Pour faire patienter des fans soudain revigorés, un EP sort tout d'abord à la fin du mois de juillet, We only have eyes for you, comprenant certains titres à venir sous différentes versions. Un taster agréable, mais qui n'a pas grand-chose à voir pourtant avec ce qui nous attend sur Infernal, à commencer par la flamboyance qui caractérise des albums comme Chupacabras ou Doomsday Afternoon. Ce double album conceptuel (cette dénomination risque certes d'en faire reculer plus d'un, mais on leur conseillera en l'occurrence un peu de patience avant de prendre la fuite !) reprend en effet les choses là où Xavier les avait laissées. Pink Floyd et Magenta sont les premiers noms qui viennent à l'esprit pendant l'Introduction grandiloquente « Cast Out And Cold ». A ces influences se joignent bien entendu le Genesis de Peter Gabriel, dont le fantôme survole régulièrement l’œuvre, subrepticement ou de façon particulièrement flagrante (« The Order of Protection - two ») et le folk prog' de Renaissance (« The Sleepers Wake »). Mais ces emprunts ne doivent pas masquer une variété et un talent mélodique qui va bien au-delà de la simple citation. Évidemment, on trouve l'un ou l'autre cliché propre au genre, tel ce « From hydrogen to love », typique suite progressive de quatorze minutes ; mais quand on sait à quel point cet exercice peut donner des résultats laborieux, on se dit qu'en l’occurrence on se situe du côté des réussites : chœurs travaillés, interventions judicieuses du saxophone, parties instrumentales concises, grosses guitares lorsqu'il le faut… une belle pièce, fougueuse à souhait, sans temps morts.
A côté de cela, il y a aussi des titres comme « In dissonnance we play », condensé de moins de trois minutes de ce que le prog' peut produire lorsqu'il se décide à opérer des coupes franches dans ses longueurs inutiles. Les étalements laborieux n'ont dans l'ensemble pas droit de cité, remplacés par de petites pépites d'art rock, souvent courtes et efficaces (par exemple « We only Have Eyes For You », véritable single en puissance) entre lesquelles s'intercalent de courtes transitions instrumentales à l'image du délicieux « Crumble » chanté a capella par l'une des vocalistes qui accompagnent régulièrement Xavier. Guitares et claviers en tous genres - mais toujours de bon goût - se donnent la réplique et tissent une trame dont la tonalité mélancolique résonne avec la thématique générale, bien résumée par le titre de l'album. D'Infernal émane un pessimisme froidement réaliste, un triste constat sur l'état de la planète : guerres, réchauffement climatique, désagrégation de la société, faux prophètes... Superbement illustré encore une fois par les peintures faussement naïves de Molly Huttan, l'objet vaut de ce point de vue d'être acquis sous forme de trente-trois tours plutôt qu'en CD.

Sa longue absence aurait pu traduire le silence du compositeur en panne d'inspiration, incapable d'achever son œuvre. Il n'en est rien. Infernal est luxuriant, foisonnant, et marque le retour en force d'un artiste à part dans le monde du prog', capable de séduire bien au-delà de sa chapelle. Welcome back Phideaux !

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