coup de coeur
24 Juillet 2017

Phlox

Keri

par Jean-Philippe Haas

Cinq types font des pompes sur une plage bordée de pneus. Le fond monochrome est saturé de gratte-ciels. Derrière eux, un molosse accompagne une créature à tête de chien...
Alors que, jusque là, les visuels de Phlox restaient, disons, conventionnels, celui de Keri est un poil plus... conceptuel (avis aux décrypteurs d'images), mélange d'humour et de surréalisme de bazar. Certes, la musique du groupe n'est pas très éloignée de la pochette qu'elle illustre. Car si les Estoniens jouent du jazz - c'est un fait - ce n'est pas celui, aérien, des bars enfumés (loi Évin, pardon), pas non plus cet easy-listening pour illustration sonore de supermarchés ou d'ascenseurs, et pas davantage le rassurant cool jazz à papa. Le quintette bouscule, ose les contrastes, le recours à la saturation. Sa musique jaillit, explose, crisse mais sait aussi ronronner, respirer, rire.

En guise d'ouverture, le vertigineux « Mahlad » porte bien son nom (uniquement dans la Francophonie, ce mot signifiant semblerait-il quelque chose comme « jus de fruits » en estonien !) : mû par un rouleau compresseur rythmique piloté par la paire basse / batterie Prooso / Zilmer, il enchaîne des passages orageux tels ces dialogues vigoureux entre le violon invité de Liis Lutsoja et le saxophone de Kalle Klein (qui admire Zorn, c'est certain). Le faux calme « Rotwang » déplace le curseur de la folie d'un (petit) cran vers le bas, et reste presque confortable malgré les bruyants déchaînements de la guitare de Kristo Roots et les grognements porcins qu'on entend ça et là. L'intermède « Käsi » maintient encore le début de Keri sur un mode déjanté avant qu'enfin « Plindon Tulndolnd » n'apporte un peu d'apaisement, ou plutôt moins de sauvagerie, avec une première moitié très climatique, voire expérimentale qui laisse progressivement la main au Fender Rhodes planant puis virevoltant de Pearu Helenurm. La suite du disque reste d'ailleurs peu ou prou sur cette ligne, avec des titres globalement moins noisy et en tous les cas plus mélodiques, sans que cet apaisement – tout relatif – n'implique un recours à la facilité ou la platitude car les Tallinnois jouent alors leurs autres cartes : l'humour, la mélodie, les atmosphères changeantes… Ces trois quarts d'heure captivants et bien trop courts juxtaposent ainsi les deux visages de Phlox. Celui, rugueux et asymétrique de Rebimine + Voltimine et l'autre plus immédiatement séduisant de Talu. Une sorte de Jekyll et Hyde musical, en somme, de la part d'un groupe schizophrène dont on se languit toujours autant de le voir sur scène par chez nous.

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