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05 Avril 2017

Slow Joe and the Ginger accident

Let Me Be Gone

par Vox

Prenez des routes que personne n'a jamais tracées et dites des mots que personne n'a jamais prononcés ! Tels sont les premiers vers de la chanson « Swing your love » sur le dernier album de Slow Joe and the Ginger accident.

On ne paye jamais un prix trop élevé pour sa liberté. Joe le lent le savait mieux que personne, lui qui a passé 60 ans de son existence à vivre en poète vagabond sur l'Ile de Goa. Durant tout ce temps il refuse obstinément de faire de son art un vulgaire gagne-pain. On dit de lui qu'il a vécu 12 ans sous un arbre à gagner un peu de fric en bossant comme guide touristique pour son neveu. Une vie à la marge qui finit par trouver du sens, lorsqu’en 2007, il rencontre, sur une plage de Goa, le guitariste lyonnais, Cédric de la Chapelle. Celui-ci, abasourdi par son timbre de voix, enregistre ses chansons a cappella sur un minidisc. De retour en France il fonde un groupe et compose les musiques que lui inspirent les chansons de Joe le lent.

Après moultes péripéties, Slow Joe finit par débarquer en France en 2009, quelques heures à peine avant le premier concert du groupe aux Transmusicales de Rennes. Cédric se souvient d'avoir été tétanisé par l'enjeu. "C'était complètement dingue, on allait faire l'ouverture d'un des plus grands festivals en France sans avoir jamais répété ensemble".

Une perspective qui n'effrayait pas le poète vagabond. Slow Joe détestait répéter de toute façon. Sa musique, il la vivait dans l'instant. Il disait souvent que la vie n'était pas une répétition, pourquoi en serait-il autrement pour sa musique? Dans la même logique, il ne travaillait jamais sa voix, qu’il considérait comme un don de Dieu. Il est vrai qu’à l’écoute de ce disque, on a l'impression que Slow Joe chante en vous regardant droit dans les yeux, comme s'il s'adressait directement à votre âme. Parfois, tel un chaman, il déclame ses poèmes plus qu’il ne les chante, car chez Slow Joe le texte n’est jamais un prétexte pour pousser la chansonnette. Joe était un poète, il griffonnait frénétiquement sur un vieux journal des phrases qui pouvaient le traverser de part en part à n’importe quel moment de son existence. « C'est un besoin, un oxygène. Je mets le stylo sur le papier et ça vient. Ça vient, c'est tout. » disait-il.

Sur ce disque, il parle de liberté, bien sûr, mais aussi du prix à payer : la solitude et l’enfer des paradis artificiels dans lesquels l’homme s’est perdu durant des décennies («  God Damn the Pusherman »). Dans «  Temple Mosque Church » il évoque la femme déifiée qui le détourne, par sa beauté, du chemin de Dieu. Le rapport entre Joe et les femmes a toujours été mystérieux. Une réprimande de ses parents, qui l’auraient surpris en train d’embrasser une fille à 7 ans, l’aurait conduit à écrire ses premières chansons quelques mois plus tard et à s’inventer peu à peu ce personnage de clochard céleste. Depuis ce traumatisme d’enfance, on ne lui a connu aucune relation sérieuse. A qui s’adresse-t-il alors lorsqu’il chante l’amour sur ce disque ? Sur «  My Sway » il évoque cette femme mystérieuse qui serait faite pour lui depuis la nuit des temps. Ses voisins lyonnais (Lyon était devenue sa ville d’adoption depuis son arrivée en France) pensent qu’il s’adressait à la pharmacienne du quartier qui a pris soin de lui durant de nombreuses années. Un jour, il se serait dressé devant le mari de cette femme pour lui dire qu’il aimait Elisabeth et qu’il voulait la rendre heureuse. Lorsque ce dernier lui rétorqua que leur mariage faisait des deux époux les personnes les plus heureuses du monde, Slow Joe baissa le regard et dans un souffle dit « Si Elisabeth est heureuse.. alors justice est faite » .

Joe était d’une autre époque, d’un autre monde. Il y avait quelque chose de cassé en lui. Il l’évoque dans la chanson «  I Was A Stooge  » où il parle de ses rêves évanouis. L’alcool, les drogues, la rue, les amours impossibles sont autant de fêlures à travers lesquelles Joe a réussi à faire passer de la lumière. Cette lumière s’est éteinte le 2 mai 2016. Joe est mort dans son sommeil, en rêvant. Ce disque est donc une œuvre posthume, l’album d’un mec qui a mis plus de 60 ans à réaliser son destin, mais les légendes ne sont pas pressées. Elles savent qu’elles sont éternelles.

Commentaires 

#1 MicroMégas 09-04-2017 13:41
très beau papier, Vox, sujet profond et émouvant! j'ai tout de suite envie d'écouter, alors merci!
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