coup de coeur
07 Septembre 2016

Electric Electric

III

par Jean-Philippe Haas

« Mets ta ceinture, Arthur », c'est ce que tu as envie de dire à ton ami venu chez toi découvrir Electric Electric, au moment de presser play. Car tu le connais bien ce trio strasbourgeois. Tu sais qu'il a déjà considérablement malmené son auditoire et ton matériel hi-fi avec son second disque, Discipline. Et il n'a visiblement pas plus l'intention de les ménager sur ce III que tu viens de poser délicatement sur ta platine stéréo.

Ça démarre fort avec dix minutes d'un orage math rock industriel minimaliste nommé « Obs7 ». Les synthés analogiques te filent les jetons, la rythmique te met en transe, tout confortablement installé que tu es dans ton fauteuil Poäng de chez Ikea. « C'est pas fini, Jean-Guy », lances-tu à ton ami lorsque tu le vois commencer à transpirer des yeux. Peut-être pensait-il se reposer un peu sur « Black Corée », moins agressif que la tempête qui vient juste de s'apaiser. Mais à présent on nage en pleine cold wave, avec les accompagnements synthétiques, la voix lointaine et monotone d'Eric Bentz. C'est totalement hypnotique, et moyennement joyeux. « Pas trop déprimé, René ? ». Il fait non de la tête, le regard perdu dans le vague. Tant mieux, parce que « Klimov », après un démarrage façon machine à laver en mode essorage, c'est à peu près le même topo, en beaucoup plus indus'. Du heavy EBM ? Bah, à l'heure du grand n'importe quoi des étiquettes, celle-ci en vaut bien une autre. « Toujours en vie, Thierry ? ». C'est qu'il va lui falloir encore un peu d'endurance pour survivre aux sirènes d'alarme de « Dassault », aux paroles à la Hubert-Félix Thiéfaine, presque psalmodiées sur les percussions polyrythmiques de « Les bêtes », ou à la grande orgie finale du frénétique « 17°00 ». « Une bière, Albert ?  », lui fais-tu après que la dernière note ait fini de résonner et que le bras de lecture quitte le trente-trois tours pour revenir sur son perchoir. Il acquiesce lentement et expire un bon coup. Là, tu sais que ton ami t'aime et te déteste à la fois. Il t'aime parce qu'on n'entend pas tous les jours un album de cette trempe-là et que c'est toi qui le lui as fait découvrir. Et il te déteste car il sait déjà qu'il ne pourra faire autrement ces prochains temps que de retourner vers cette chose belliqueuse, envoûtante, magnétique, et que ça le laissera dans un état avancé d'épuisement physique et intellectuel. Tu lui proposes une clope, il l'accepte, lui qui avait juré de ne plus y toucher.

III, c'est un mélange de Battles époque Mirrored et de Future Days de Can, joués à la scie circulaire par des musiciens souffrant d'une épouvantable rage de dents. Un disque radical, violent, étouffant. Superbement interprété et brillamment produit. Une claque bienfaisante, une secousse tellurique salutaire qui te prend par les épaules, te rudoie et te hurle droit dans les yeux : « Hé, mec, réveille-toi ! T'es vivant ! ».

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