coup de coeur
26 Juillet 2016

Frank Woeste

Pocket Rhapsody

par Thierry de Haro

Quel conseil donner à quelqu’un qui souhaiterait connaître le sens caché du terme ‘patchwork musical’ ? Sans doute, déposer sur la platine Pocket Rhapsody, le nouvel album de Frank Woeste, puis dire à cette personne de fermer les yeux … et se laisser aspirer dans les volutes imaginaires que la musique va imprégner sur son esprit devenu vagabond. Un scintillement d’influences pour saupoudrer le tout, puisées dans le répertoire classique, dans les contrées de la world music, du jazz-fusion ou même de la musique progressive pour arriver au jazz le plus profond. Au-delà des mots décrivant ce patrimoine sonore d’une richesse sans limite, apparaissent alors des sensations de joie et d’éternité – une pureté émotionnelle nous invitant au voyage ….

Frank Woeste n’est pas un inconnu du public jazz – en tous cas, il ne devrait pas l’être. Le pianiste ‘multi-instrumentiste’ allemand, arrivé en France à l’orée de ses vingt ans se distingue depuis quelques années déjà avec Ibrahim Maalouf, dont il partage enregistrements studios et tournées à succès. Auparavant, il était membre du Jus de Bocse de Médéric Collignon et eu également l’occasion en plusieurs circonstances d’être associé aux différents prix obtenus par le talentueux cornettiste. Sans compter ses collaborations aussi nombreuses que variées, avec Youn Sun Nah, Stefano di Battista, Flavio Boltro, Dave Douglas, Gretchen Parlato, Juliette Greco ou Matthieu Chedid, pour n’en citer que quelques-uns. La diversité de ces associations constitue le terreau sur lequel Pocket Rhapsody a muri, donnant au final à cet album une coloration multiple à travers ses dix morceaux.
Mais également au sein d’un même titre ! Ainsi, l’excellent «  Nouakchott  » démarre sur des bases world music, évoquant par le biais de la trompette d’Ibrahim Maalouf des ambiances très sahariennes, puis dévie vers un piano sautillant hanté par Chick Corea, avant de côtoyer une partie de guitare saturée, à deux portées de doigts d’un Jimi Hendrix – réinterprété par l’excellent Ben Monder – qui aurait été réveillé en sursaut, ligoté par les sons perçants de l’instrument à vent, pour se muer finalement en un Robert Fripp ancré dans les divagations psychédéliques d’un King Crimson dans sa période eighties. Oui, tout cela au sein d’un même titre !

Il y a aussi des moments plus calmes, d’une infinie beauté, tel ce « Mirage » que l’on cueille dans l’espace-temps en parcourant ce chemin lumineux que chaque note du Fender vient embraser de sa tonalité cristalline. Le plaisir se prolonge avec le titre suivant « Melancholia », tout aussi apaisant, où la pureté d’un violoncelle en conversation avec un violon et un piano aux notes déliées, donnent à l’ensemble une tonalité classique – voire musique de chambre. Ou encore sur « Star Gazer », une mélopée jazz faussement triste où la voix funambule de Youn Sun Nah vient ondoyer parmi les instruments à cordes. Dans un registre plus électrique, mais tout aussi aérien, le magnifique « Terlingua » qui ouvre l’album, nous plonge d’entrée dans un groove éthéré, où les sons volatiles et tournoyants du Fender viennent envelopper nos sens. Si l’électricité est canalisée et glisse sagement dans l’enveloppe moite et douce de ce titre remarquable, elle se déchaîne sous les doigts de Frank sur « Buzz Addict », alors que différents claviers se superposent aux rythmes de la batterie haletante de Justin Brown : assurément la partie la plus enlevée de l’album !

Cette année vient de basculer depuis quelques jours dans sa deuxième moitié, et nous pouvons déjà affirmer que Pocket Rhapsody fera partie des œuvres estampillées ‘jazz’ qui compteront en 2016, tant par la qualité et la richesse de chaque composition, que par celle des musiciens qui les interprètent … et par son approche multi-facettes, bien au-delà de la catégorisation jazz – le fameux ‘patchwork musical’ – qui permet à chacun d’être un peu plus ouvert et curieux à chaque écoute. Et en fait, ne serait-ce pas cela, la clé du bonheur ?

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