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13 Juin 2016

Radiohead

A Moon Shaped Pool

par CHFAB
dans

Radiohead, malgré sa popularité planétaire, toujours pas démentie, demeure encore un secret bien gardé. En cela, il reste un groupe au parcours absolument unique, hors norme, et pour tout dire admirable. Chaque sortie, toujours savamment orchestrée, est de par ce fait, et à chaque fois, un évènement. Il est incroyable de susciter un tel engouement, avec l'idée qu'à chaque publication tout peut arriver. Etre aussi talentueux, aussi libre de ses choix artistiques, et avec une volonté chevillée au corps de réapparaître là où personne parfois ne l'attend, relève aujourd'hui de l'exploit. Si peu ont emprunté cette voie avec une telle constance, et si peu ont tenu. On citera Bowie bien évidemment, qui pourtant en son temps a cédé aux sirènes du succès, mais sa sortie restera gravée dans le marbre le plus pur. En France, on peut évoquer Bashung, peut être. Mais à l'échelle mondiale ? Neil Young sans doute. Il n'y en a pas tant que ça... En tous cas, pour un groupe « récent », Radiohead fait figure d'exception, à tous les niveaux. Alors inutile de dire à quel point les cinq années qui séparent A Moon Shaped Pool de The King Of Limbs ont été longues, malgré l'accueil controversé de leur album précédent, dont les arcanes du temps lui ont finalement rendu justice.

"Une Piscine En Forme De Lune", voilà un titre encore une fois riche de sens, faussement énigmatique, double du moins, entre symbole dérisoire et vulgaire du matérialisme ostentatoire actuel, et à la fois sujet onirique (la lune) dans lequel on invite à plonger corps et âme. Entre les deux, le coeur balance, comme le démontrent les pièces de ce nouveau puzzle, qui aborderont tout autant gravité politique, écologique (« Full Stop »), et pure évasion par le rêve (« Daydreaming »).

A Moon Shaped Pool est un album profondément contemplatif, d'une apesanteur constante, renouant avec les stratosphères d'« OK Computer » et « In Rainbows », puisqu'il faut bien lui trouver des références. Cette constance, linéarité diront certains, fait sa force, et peut être aussi son défaut, en plus du fait de ne pas y découvrir un matériel complètement inédit, puisque certains morceaux ont déjà trouvé vie sur scène. De plus, la pulsation rock en est quasi absente, là où le quintette d'Oxford alternait beauté planante pure et groove indé dévastateur, de moins en moins il est vrai. Ici, luxe, faux calme (car l'inquiétude n'est jamais loin avec eux), et volupté. « Volutes » chantait justement Bashung, même si le point commun s'arrête là, stylistiquement parlant. Quoique. Un disque un peu sage alors? D'une certaine manière : oui. Peu de contrastes donc. Seuls le morceau d'ouverture (admirable « Burn The Witch », intelligemment mis en avant avant la sortie de l'album), et « Full Stop » vous ferons taper du pied, ou le chaloupé « Tinker Taylor Soldier... ». C'est un peu court peut être, car nombreux sont ceux qui apprécient la folie électrique du combo, jamais tant mise en valeur que lorsqu'elle alterne avec l’émotion et le mystère. De ce point de vue, cet album en regorge, décuplés par les arrangements orchestraux sublimes de Johnny Greenwood (ses expériences solo dans l'univers cinématographique y sont pour beaucoup), et le piano magnifiquement velouté de Yorke, véritable fil rouge du disque. Le chant n'a jamais été aussi dépouillé et feutré, en d'infinies caresses, posées, mesurées, presque sans artifice. La guitare folk apparaît, peut être pour la première fois, country blues, magnifique, nue, étayant la palette sonore de ce disque (« Desert Island Disk »), un rien monolithique. La batterie de Selway fait montre d'une grande discrétion, avançant par petites touches hyper nuancées, quasi jazz. La basse du frère Greenwood et le travail multiinstrumental de Ed O'Brian sont littéralement fondus dans ce maelstrom de miel, à l'image de la pochette. Les arrangements y sont tout aussi subtils, parcimonieux, et ajoutent ce qu'il faut de trouble, de tension sous-jacente, comme pour détériorer un minimum cette tranquilité. Là aussi la pochette annonce la couleur, si l'on peut dire, avec son noir et blanc, et ce trou terrible, évoquant autant une possibilité de sortie que le vide et l'absence. C'est l’une des choses merveilleuses, avec la musique de Radiohead, cette capacité d’évoquer l'indicible, l'invisible, la complexité, le refus du binaire. Comme si tout échappait toujours à ce qu'on cherche à définir, à enfermer (« Identikit »).

La mise en son, le mixage et la production sont une fois de plus extraordinaires, un élément si prégnant dans la discographie du groupe qu'il agit en véritable sixième membre, avec le travail ô combien splendide de Nigel Godritch aux manettes.

Pour résumer, si une impression première de linéarité (musicalement s'entend) s'impose au départ, comme vous l'aurez compris, une chose rassure cependant : c'est le plaisir renouvelé de la réécoute, comme si sa maturité ne devait se révéler qu'avec le temps et les petits détails. Radiohead nous a offert ici un calme sublimé, au milieu de la tempête. Reste tout de même à espérer que la prochaine étape se fera moins attendre, histoire d'éviter un certain systématisme, et qu'elle proposera cette fois des accents plus énergiques, plus débridés. En attendant, on aurait tort de ne pas se baigner dans cet océan tout en beauté, quelle qu’en soit sa forme.

Commentaires 

#1 jeepax 13-06-2016 19:19
Belle chronique, assez en adéquation avec ce que je pense.
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