coup de coeur
04 Mars 2016

Frank Zappa & The Mothers

Roxy The Movie

par Jean-Philippe Haas

On connaît tous Frank Zappa sans le connaître, même si sa tête nous est familière, chevelure abondante et moustache unique. Il fait partie de cet inconscient collectif qui le perçoit comme un compositeur et guitariste de génie. Mais qui parmi nous a vraiment écouté Zappa ? Combien de mélomanes auto-déclarés peuvent se vanter de cerner l’œuvre de cet OVNI de la musique du vingtième siècle ? « Hot Rats, c'est le meilleur ! ». Ou : « Ce mec, quel jeu, putain ! ». Ou encore : « Je préfère ce qu'il faisait avec les Mothers ». On a tous entendu ça au détour d'une conversation fiévreuse et enfumée lors d'une soirée jazz seventies. Considérant l'ampleur de son œuvre, on peut néanmoins affirmer sans risque que rares sont ceux qui savent appréhender l'artiste dans son ensemble, tant il balaya large, joua les touche-à-tout et explora presque tout ce qu'il est possible d'explorer dans la musique moderne.

Sa discographie, très inégale au demeurant, les fans en conviendront, est unique en son genre, et ne compte rien de moins qu'une centaine d'albums. Le dernier en date, Dance Me This sorti à titre posthume en 2015, est réputé justement pour être le centième… Si celui-ci, comme un certain nombre d'autres disques, n'ont qu'un intérêt historique, il existe des enregistrements que l'amateur aura attendu désespérément. Les légendaires concerts au célèbre Roxy Theatre à Hollywood en Californie, que l'on peut entendre par ailleurs sur l'excellent Roxy & Elsewhere sorti peu après ou sur Roxy by Proxy, publié en 2014, font partie de ces arlésiennes. Suite à un dysfonctionnement du matériel audio le premier soir, le film prévu n'a en effet jamais vu le jour. A cette époque, la technologie n'avait pas permis de resynchroniser parfaitement une bande son décalée et l'image correspondante. Grâce au travail de titan réalisé par John Albarian, qui a trié et resynchronisé les bandes, voici aujourd'hui, au terme de quatre décennies d'attente, le DVD de ces soirées d'anthologie des 8, 9 et 10 décembre 1973.

Le concert est interprété par la formation de rêve des Mothers : George Duke (claviers, chant), Bruce Fowler (trombone), Napoleon Murphy Brock (flûte, saxophone ténor, chant), Tom Fowler (basse), Ralph Humphrey (batterie), Chester Thompson (batterie), et Ruth Underwood (percussions). A la tête d'une telle équipe, Zappa peut tout se permettre et donner dans un jazz fusion débridé, navigant au frontières du rock prog, sans craindre les improvisations. Il est difficile de décrire par le menu ce moment d'anthologie. Avec les Mothers, tout n'est qu’exubérance, second degré et amusement bon enfant sur fond de virtuosité et de flamboyance musicale. Pointer les temps forts, insister sur les passages marquants ou s'attarder sur les morceaux les plus réussis, rien de tout cela n'est valable pour un concert de Zappa : dans Roxy The Movie, il n'y a pas une seconde à jeter. Le répertoire est subtilement revisité, des deux titres-phares d'Apostrophe (') (sorti l'année suivante), « Cosmik Debris » et « Don't Eat The Yellow Snow » à « Cheepnis » en passant par « Inca Roads ». Mais on pourrait tout aussi bien citer « T'mershi Duween », où quatre percussionnistes (dont Zappa lui-même) s'affrontent frénétiquement, ou les soli endiablés de « The Dog Breath Variations/Uncle Meat » et de « Big Swifty ». Aussi loquace avec sa guitare qu'au micro, Zappa part dans d'improbables monologues comme en introduction du loufoque « Inca Roads », chanté par George Duke, où il explique l'origine du morceau (inspiré du livre Chariots of the Gods de l'ufologue Erich von Däniken) ou lorsqu'avant « Cheepnis » il déclare son amour pour les films de série Z, décortiquant les moments-clés du chef d’œuvre nanar petit budget de Roger Corman It Conquered The World (1956). Une scène est aussi une zone d'interaction pour notre guitariste, qui aime faire participer le public : ainsi, sur le final « Be-Bop Tango (Of The Old Jazzmen's Church) », il propose à des jeunes gens de monter sur les planches pour danser au rythme du chant de George Duke. L'expérience finit par déraper naturellement avec une jeune fille en petite tenue se trémoussant au milieu de tout cela. Une autre de ces fort attrayantes demoiselles vient exprimer physiquement son amour sur le bonus « Pygmy Twilight ». Ce titre constitue, avec « The Idiot Bastard Son » et « Dickie's Such An Asshole » les vingt minutes de suppléments qui complètent l'heure et demie de concert. Cerise sur le gâteau : une séquence inédite d'une dizaine de minutes, montée par Zappa lui-même sur le titre « Cheepnis ».

Trois caméras ont capté ces soirées, dont l'une à l'épaule sur scène, ce qui apporte une dynamique au film qui eut probablement été trop sage visuellement par ailleurs. On peut trouver certains défauts à Roxy The Movie, comme la qualité très quelconque de l'image (la mise au point n'est pas toujours extraordinaire) ou la fadeur des couleurs (qui tirent un peu trop souvent sur les orangés et les roses). Mais l'extraordinaire performance des musiciens, l'énergie et la joie qui se dégagent de ce concert relèguent ces petits inconvénients aux oubliettes. Pour résumer en deux mots ces deux heures de pur bonheur : « Ça joue ! ». Et sans donner dans la nostalgie bon marché et le fantasme d'une époque définitivement révolue, on a quand même furieusement envie de dire « Bon sang, qu'est-ce que j'aurais aimé y être ! ».

Après 2015, marqué par la sortie de Dance Me This et de ce Roxy The Movie tant attendu, 2016 sera une autre grande année pour la reconnaissance du génie de Zappa, avec le documentaire Eat That Question: Frank Zappa in His Own Words. On ne peut que se réjouir de ce coup de projecteur à la fois totalement justifié et absolument nécessaire sur l'un des musiciens les plus innovants et prolifiques de ces six dernières décennies.

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