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03 Mars 2016

Rikard Sjöblom

The Unbendable Sleep

par CHFAB

Les prouesses de Beardfish, quatuor suédois de prog 70s pur jus, ne sont plus à présenter, ni même Gungfly, au rock toujours chanté mais plus direct. Pour la deuxième fois ici (déjà un premier album instrumental intitulé Cyclonmannen sorti en 2006) leur chanteur-auteur-compositeur-multi-instrumentiste publie sous son seul nom, et se livre à huit morceaux d'inspiration toujours aussi vintage, de par bien sûr le choix des instruments et des harmonies qu'il affectionne tant, mais pour un propos davantage dépouillé, et d'obédience plus mainstream, pour une bonne moitié au moins du disque.

On connaît son talent pour les mélodies raffinées un rien soul-blues, son chant ad-hoc chaleureux et très séduisant, son sens renversant pour des compos très élaborées mais fluides, ainsi que des arrangements toujours hyper soignés, ne démentant jamais l'héritage scandinave, plus solaire cependant que celui de l'école du renouveau des 90s. A cela rajoutons un talent déconcertant pour les guitares et claviers qu'il maîtrise tout autant magnifiquement (ceux qui l'ont vu sur scène savent de quoi il retourne); technique, nuance, force. Mais la barre a été fixée si haut avec ces deux principaux projets, Beardfish demeurant une référence désormais incontournable, qu'à l'écoute de ce The Unbendable Sleep on reste un tantinet sur sa faim... Il semblerait (peut être à tort) qu'il ait ici choisi de s'adresser au plus grand nombre, simplifiant à l'extrême la trame de ses compositions, brandissant haut et fort le canon couplet-refrain. Des chansons avant tout, semble-t-il annoncer, et de fait pourquoi pas?...Il a déjà su faire...

Le premier morceau d'ouverture emprunte, chant compris, au pop rock radieux le plus ouvertement classique. Plutôt déconcertant... Le second, d'une couleur mineure mais un peu plus élaborée, enchaîne à peu près dans la même veine... Sjöblom à la Star ac’ ?!?...La suite alternera avec une ou deux pièces plus ambitieuses, plus longues d'ailleurs (on ne se refait jamais totalement, bien que longueur ne soit jamais gage de réussite) entre rocks, chansons enlevées et ballades, simples et directs. Faciles diront certains... En ce qui concerne le travail visuel, la pochette de cet album est l'ouvrage du même illustrateur que pour l'oeuvre solo précédente, l’artiste Bernt Daniels, pour une peinture-collage de paysage urbain, d'inspiration avant-guerre. Très réussi, fourmillant de petits détails paradoxalement incertains... A l'image du propos? Les sujets chantés abordent toujours cette teneur intime et autobiographique à laquelle nous a habitués le suédois; introspection, observation du quotidien, réflexions en miroir, douce ou amère ironie... Côté mise en son c'est comme à son accoutumée un travail exemplaire, pour ne pas dire excellent, mais avec un tel passif (au bas mot douze albums) on ne pouvait s'attendre à moins.

Alors pourquoi une telle direction musicale, et pourquoi apparaître sous son seul nom? D'après ses dires, Gungfly (son projet le plus cousin du disque) est devenu l'affaire d'un vrai groupe, aux intentions véritablement collectives. Sjöblom a également rejoint il y a peu le groupe de néoprog anglais Big Big Train (une accointance pas si anodine), ce qui revient, avec Beardfish, à trois projets de groupe donc. D'où le besoin sans doute naturel de faire véritablement cavalier seul à un tel moment de son parcours, ainsi que de se démarquer d’une sphère prog, sans doute trop souvent typée. Pari à moitié réussi serait-on tenté de dire...

Évidemment, une fois de plus on ne manquera pas d'apprécier ses grandes qualités d'arrangeur orfèvre, seulement épaulé qu'il est d'une section rythmique en invitée (deux bassistes, un batteur), tout le reste est pris en charge par lui-même; chant très sincère, habité et sobre (même si cette fois moins assuré), song writing hyper habile, riffs ultra efficaces, accompagnements délicieux à la folk, digressions subtiles à l'orgue Hammond, ou au Clavinet, humeurs variées et sens du groove (une incursion funky discoïde sur «  Anna Lee  »), interlude charmant à l'accordéon, et pièces aux digressions ambitieuses mais somme toute dominées par des lignes un peu fades. Difficile dans son ensemble de faire sortir un morceau du lot, l'un chassant l'autre sans que la mémoire s'y attarde... S'installe peu à peu l'idée qu'un tel artiste peut et sait faire mieux, comme il l'a tant prouvé jusque là. Gageons que les amateurs profonds de Beardfish passeront sans doute leur chemin, tant ce menu leur apparaîtra un peu simpliste. Heureusement (pour lui) tout auditeur et mélomane n'est pas forcément mu par cette seule et même exigence...

Passée cette impression de relative circonspection, on ne manquera pas de se glisser dans la peau de celle ou celui qui découvre cet artiste pour la première fois, on l'enviera même peut-être, et nul doute que l'enthousiasme emportera certains tant on navigue néanmoins en des eaux claires et qualitatives. Conclusion, pour réconcilier les deux camps: The Unbendable Sleep est un album sympathique, clair et rafraîchissant. C'est aussi sa limite.

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