coup de coeur
01 Octobre 2015

Wei Zhongle

Nu Trance

par Jean-Philippe Haas

Le quotidien d'un chroniqueur musical est marqué par la routine et quelques rares et grands moments de satisfaction. Tailler sadiquement un costard au dernier Yes ou porter aux nues tout fond de tiroir du sieur Wilson font partie des constantes qui rythment la vie du rédacteur de Chromatique. Celui-ci, chacun le sait, est un musicien frustré dont le fiel textuel n'est qu'un exutoire à l'absence totale de talent. Mais travailler pour un webzine aussi pointu que le nôtre permet parfois, au détour d'une page Bandcamp, de déterrer un trésor, de tomber sur une chose inouïe, dans tous les sens du terme. Jouer ainsi le « découvreur », dénicher un artiste aussi obscur qu'effrontément doué (et, avouons-le, être le premier à en parler), font partie des joies ineffables procurées par cette bénévole activité de passionné.

L'expression « avant-prog » a sans nul doute été inventée pour des groupes tels que Wei Zhongle. Ce trio américain est issu de la grande famille des formations improbables qui débarquent de nulle part et sans prévenir, pour vous écraser leur talent en pleine figure. Toujours, leur musique marque les esprits, qu'on l'adore ou qu'on la déteste d'emblée. L'attirail déballé sur Nu Trance - et sur ses prédécesseurs, car ces types-là n'en sont pas à leur coup d'essai - n'a pourtant rien de spécialement original dans le continuum espace-temps des musiques progressives : guitare, batterie, un peu d'électronique, de violon et de la clarinette. Bref, pas de quoi effrayer un habitué de Carmaux. Il est cependant difficile de comparer Wei Zhongle à tout autre groupe évoluant dans la sphère des « inclassables ». On est plus proche d'un mélange de folklores orientaux assaisonné à la sauce RIO que d'une quelconque sous-catégorie bien identifiable. Ce qui détonne, c'est cette manière inédite de psalmodier sur ces thèmes « ethniques » tout en ne respectant ni les codes ni les instruments associés au genre.Tout au mieux « Pledge » et « To Woman » peuvent-il évoquer vaguement les incantations les plus audacieuses de Magma. Si Rob Jacobs s'inspire de la tradition des chants extatiques dévotionnels, c'est rarement en anglais qu'il s'exprime, et le plus souvent dans une langue connue de lui seul, sur des motifs répétitifs, voire minimalistes qui accentuent le caractère hypnotique de l'ensemble. Lorsqu'il entre en transe et se met à « chanter », on se retrouve propulsé dans un sanctuaire shinto ou une pagode indienne… juste le temps de se rendre compte qu'on nage en pleine expérimentation rock.

Quelqu'impression que laisse Nu Trance, ce ne peut être de l'indifférence. Cet EP d'une demi-heure, disponible en trente-trois tours, cassette ou format digital (pas de CD, malheureusement), convaincra l'amateur blasé de musiques progressives qu'il n'a pas fait le tour de la question. Et pour le gratte-papier de Chromatique, c'est le carburant nécessaire et bienvenu pour cinquante nouvelles chroniques standard.

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