coup de coeur
07 Septembre 2015

William D. Drake

Revere Reach

par CHFAB

William D. Drake est un artiste encore méconnu, ayant un passif créatif pourtant déjà très conséquent, puisqu’il a officié dans Cardiacs de 1984 à 1995 et a participé à de nombreux projets comme The Sea Nymphs, Mr and Mrs Smith and Mr Drake, Nervous, Lake of Puppies et en tant qu’invité (Rachel Goswell, Silver Ginger 5, Funki Porcini). Voici donc son déjà sixième album (le premier étant sorti en 2003) : Revere Reach et c’est une pleine réussite, composé de treize titres, tous très inspirés, leurs formats courts offrant toute une palette d’ambiances, contrastées et variées et d’un niveau d’inspiration particulièrement élevé.

La musique de cet anglais, compositeur, chanteur et joueur d’Harmonium (l’atout maître de cet album), est d’une profondeur et d’une inventivité à vous toucher droit au cœur dès la première écoute. Pourtant, sa voix est loin d’approcher les grands lyriques de l’histoire du rock ; juste un petit grain dans la gorge évoquant parfois Guy Manning, mais pas de registre virtuose, pas d’effet technique propre à vouloir épater l’auditeur… Pas de démonstrations instrumentales décoiffantes mais bel et bien une simplicité, un dépouillement définitivement chaleureux, une humanité que l’on pourrait qualifier d’universelle, quelque chose qui vous perce l’âme à jour, et vous fait ressurgir à la surface tous vos souvenirs et votre mélancolie enfouie. En écoutant ce disque, on croirait entendre un ami de toujours, un soir au fond du pub de notre jeunesse, pour une veillée... Ce n’est cependant pas la tristesse qui nous tient avec lui, mais plutôt la joie ou l’espièglerie retrouvée des moments forts et émus de notre passé. Un rock de chambre folk dans l’esprit, fleurant les suburbs de Manchester, Liverpool, Dublin ou Glasgow, avec toutes ces rues bordées de maisons ouvrières en brique rouge, se frottant aux nappes sages et assorties des séances de thé et petits fours, ou ces docks figés dans le froid et la pluie du soir, ou encore de longs dimanches désœuvrés à la campagne…

L’harmonium contribue très fortement à susciter cette qualité d’émotion, quelque chose d’ancien, de lancinant, d’ancestral même, qui dialogue directement avec notre histoire intime, … D’autres instruments acoustiques accompagnent ces hymnes, confidences, ou badinages, et qui nous laissent à nu : clarinette, saxophone, flûte, glockenspiel, toy piano, pianorgue, scie musicale. Le rock et le progressif ne sont pas en reste non plus, avec les batteries, basse, guitares et mellotron. Le chant est enrichi de chœurs tous droit sortis de marins attendris par la bière et le graillon (forcément), se moquant à l’occasion du chien chien à sa mémère en rose bonbon ou vert pomme (c’est ça aussi, l’Angleterre !). Les mélodies et harmonies s’imbriquent subtilement, se soulèvent et se transforment, avec une très douce gravité, frôlant parfois l’inquiétude ou la tension, mais toujours en demie teinte, d’une fluidité remarquable, et de chaque instant. Chaque pièce en appelle à la suivante, sans que le temps nous pèse, et dans un indicible sentiment…Rien de braillard, ni tonitruant, tout juste la fierté de clamer qui l’on est, qui l’on était. Point d’odeur de pisse, pas de vomi sur vos godasses, pas de gueulantes réglées à coup de bouteilles cassées dans la jugulaire, pas de bobbies à matraques surgissant dans le brouillard épais des mauvais tabacs, non, car on vous l’assure, ici vous vous seriez trompé de bistrot ! « Heart Of Oak » est un morceau qui résume à lui seul toute la quintessence de cette musique, alliant hymne debout sur la table, petit théâtre précieux aux rebondissements tout en délice, et chorale ironique, le tout en moins de cinq minutes ! Ce titre vous hantera encore longtemps, au même titre que de nombreux autres. Les chansons (car c’en est bel et bien) de William Drake déroulent ainsi tout un univers fantasque, mélancolique et poétique.

Emu, bouleversé, amusé, c’est ainsi que nous laisse ce disque en tous points magnifique, rejoignant la qualité extrême d’un Dave Willey And friends par exemple (son accordéon offrant une couleur toute proche de l’harmonium). On ne pourra que vous conseiller cette ode à l’amitié, à la rêverie et au temps qui passe, au sourire dans des yeux humides. On passera sur chaque plage, on n’essaiera même pas de décrire le pourquoi du comment, on risquerait de troubler la beauté à hauteur d’homme et le ravissement qui règnent ici, car il s’agit d’un album qui ne peut raisonnablement se ressentir que de l’intérieur. Les anglophones se raviront de la qualité des textes…

Heureux ceux qui vont découvrir la discographie de monsieur D. Drake ; tout un monde profond, rare et réconfortant les attend, à commencer par ce chef d’œuvre, pas moins.

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