coup de coeur
13 Mai 2015

Marcus O'Dair

Different Every Time – The Authorized Biography of Robert Wyatt

par Jean-Philippe Haas

Il fallait un jour ou l'autre que quelqu'un de sérieux se penche sur la vie et l’œuvre de Robert Wyatt. La France, qui n'a jamais été indifférente au talent du batteur britannique dès ses débuts, lui a bien consacré un court ouvrage en 2009, écrit par Jean-François Drean et Philippe Thieyre, mais personne ne s'était encore attelé à la rédaction d'une biographie digne de ce nom. Marcus O'Dair, universitaire, musicien et chroniqueur, corrige cette anomalie avec Different Every Time. O'Dair s'est assuré dans cette entreprise la pleine participation du principal intéressé. Il s'est en outre entretenu avec plus de soixante-dix personnes qui ont été proches de Wyatt d'une manière ou d'une autre et a compulsé de nombreux documents, livres, magazines, sites internet, archives... Toutes ses sources sont détaillées dans une importante bibliographie en fin d'ouvrage. Son exhaustivité laisse pantois et n'entretient aucun doute sur le sérieux et la fiabilité de cette biographie, qui de surcroît est absolument passionnante à lire, pour peu qu'on soit anglophone.

Avec la sortie par Cuneiform en 2013 d'un excellent disque d'archives de la période Soft Machine, sobrement intitulé '68, puis d'une compilation élaborée par Wyatt lui-même (pour accompagner le présent ouvrage) fin 2014, l'actualité discographique du bonhomme est bien garnie et ses multiples collaborations ne sont sans doute pas près de s'arrêter. Car si on connaît surtout la première partie de sa carrière et l'apogée que constitue Rock Bottom, le multi-instrumentiste a collaboré de tous temps avec une kyrielle d'artistes, dont quelques-uns parmi les plus grands, comme Brian Eno ou Björk. La France a toujours été une destination privilégiée dans ses projets. Qui par exemple connaît le travail de Wyatt avec l'Orchestre National de Jazz, le groupe La Tordue ou encore Bruno Coulais pour la bande original du documentaire Le peuple migrateur ? Peu de monde, probablement.

Notre homme a vécu le Summer of Love, le fourmillement artistique, et particulièrement musical, du début des années soixante dix. Il a très vite connu la griserie de jouer dans un groupe reconnu, de fréquenter de grands noms, à l'image de cette tournée aux États-Unis en première partie de Jimmy Hendrix en 1968. S'il n'a semblerait-il pas expérimenté les substances psychotropes en vogue, son penchant pour la bouteille lui a valu divers désagréments. Et un drame, la perte de ses jambes, après une chute du quatrième étage. Cette « première vie », en tant que « valide » batteur de Soft Machine, Matching Mole et quelques autres occupe la moitié du volume. Son mariage avec Alfreda « Alfie » Benge et la sortie de Rock Bottom constituent une sorte de renaissance pour Wyatt qui dès lors trouvera par la force des choses une voie qu'il avait toujours eu du mal à définir auparavant. C'est l'époque d'une intense activité solo, d'engagements politiques, de voyages, et d'une série de collaborations, dans des genres aussi différents que le jazz, les musiques du monde, l'avant-garde musicale et tant d'autres. Malgré quelques éclipses ça et là, et une raréfaction de sa présence sur scène au fil du temps, il est régulièrement sollicité, pour chanter, jouer des percussions, des claviers, des cuivres… et sa réputation sans cesse grandissante. Cet imposant volume donne toute la mesure de son travail, de son influence, à travers le prisme d'une vie d'artiste parcourue de doutes, d'épreuves, d'apaisements, de moments de grâce.

On ne peut espérer qu'une seule chose : que Different Every Time connaisse une traduction en français. Ce ne serait que justice, car notre pays a témoigné à de nombreuses reprises son attachement à Wyatt, au travers de ses musiciens. Un attachement qui est réciproque, peut-on affirmer sans grand risque.

Poster un commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir