coup de coeur
26 Février 2015

Thomas de Pourquery

Supersonic play Sun Ra

par Jean-Philippe Haas

Frank Zappa et Sun Ra ont une multitude de points communs. Hormis qu’ils furent des musiciens de génie et qu’ils ne se sont jamais encombrés des codes en vigueur de leur temps, ils quittèrent cette terre la même année – 1993 – laissant derrière eux une discographie pléthorique dans laquelle même le fan a du mal à s’y retrouver. Thomas de Pourquery a tout de même tenté de faire une sélection dans les œuvres du maître du free jazz mythologico-pop et bien lui en a pris, puisque Supersonic Play Sun Ra a été élu Album de l’année aux Victoires du Jazz 2014.

La musique de Sun Ra, dont le décorum délicieusement kitsch emprunte à diverses cosmogonies, est souvent basée sur des motifs répétitifs : les boucles hypnotiques du saxophone de « Shadow World », celles du synthé de « Watusi egyptian march », le délicat thème à la basse du solennel « Love in Outer Space » ou encore les incantations de « Rocket Number Nine ». La chorale du Supersonic est dévouée corps et âme à l’annonciation d’une gloire éternelle comme sur cette version chantée de « Enlightenment » que n’aurait pas reniée l’alter ego de Herman Poole Blount. On ne se prêtera pas au jeu des ressemblances entre les originaux et les adaptations, le genre musical abordé impliquant par définition une totale liberté d’interprétation. Les onze pièces sont onze moments d’allégresse et de communion avec un artiste trop rapidement disparu des radars depuis sa mort. De cette fête à la fois débridée et ataraxique naît une aspiration à s’élever vers quelque chose de plus grand, une messe cosmique où le message un tantinet new age se trouve magnifié par une exubérance instrumentale qui va comme un gant aux talentueux musiciens du Supersonic. Les claviers spatiaux et les cuivres terrestres forment le pont de lumière qui permet d’accéder à la félicité transcendantale. Profitant de la liesse générale, Thomas de Pourquery glisse çà et là quelques compositions personnelles (« Three Moons », « Disco 2100 ») et un titre du saxophoniste Roland Kirk (« Eulipions »), totalement raccords d’ailleurs avec l’esprit Sun Ra. La célébration s’achève sur « N'other blue man pool », une composition collective (et anagramme de… ?), suivie d’un ghost track, une reprise de « Enlightenment », point final emblématique d’un disque placé sous le signe de l’euphorie.

Le pari était risqué, mais on remercie chaleureusement Thomas de Pourquery de l’avoir tenté. Supersonic Play Sun Ra est un moment magique, sublimé par la scène, pour ceux qui ont eu la chance de voir le groupe en concert. Et quand on sait que la première mouture dramatiquement perdue de l’album comportait d’autres titres que ceux-ci, on a envie de crier : « Encore ! ».

Poster un commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir