coup de coeur
15 Décembre 2014

Ibrahim Maalouf et Oxmo Puccino

Au pays d’Alice…

par Jean-Philippe Haas

Ce n’est sûrement pas le fruit du hasard si les commandes du festival d’Île de France se retrouvent dans les bacs quelques temps après leur baptême de scène, comme récemment Le Silence de l’Exode, créé par Yom en 2012. Voici aujourd’hui Au pays d’Alice, composé par Ibrahim Maalouf, mis en mots par le rappeur Oxmo Puccino, et créé à l’Académie Fratellini lors de l’édition 2011. Les chanceux ayant assisté à la première savent déjà à quoi s’attendre de la part d’un musicien qui, par nature, aime quitter les sentiers battus, et se réjouissent sûrement de cette sortie. Les autres, dont nous sommes, découvrent une improbable collision entre des univers qu’a priori tout sépare.

Il revient au chœur de Radio France et à ses trente-deux enfants d’ouvrir le livre de Lewis Carroll, créant dès l’introduction une ambiance féerique, presque gothique. Mais à l’entrée en scène d’Oxmo Puccino (« Tomber lentement ») et des guitares funky (« Jamais quand il faut »), on comprend qu’on a affaire à une œuvre résolument actuelle qui brasse très large. Le malicieux parolier prend plaisir à détourner imperceptiblement les personnages : on découvre ainsi un lapin, amoureux contrarié – et d’une certaine façon véritable héros de l’histoire - une « blonde » un peu inconséquente, une chenille toxicomane et quelques autres personnages hauts en couleur. Oxmo se réapproprie le texte, avec force jeux de mots et humour acéré, l’oriente à sa manière, modernisant les protagonistes, actualisant les thèmes, tandis que derrière le rappeur œuvre une grosse machine dirigée par Maalouf, dont le groupe accompagne et humanise quelque peu les orchestrations grandiloquentes, façon bande originale de blockbuster américain. Et lorsqu’un petit espace se ménage, la trompette du maître de cérémonie vient y glisser sa petite contribution toujours pertinente. La prose et la partition partagent ainsi la même absence de limites : tout est possible, on peut orienter le texte à loisir, comme on peut faire cohabiter et groover de concert funk, rock, jazz et musique classique, jusqu’au final éblouissant (« Process ») et son thème syncopé, hypnotique, où tout ce beau monde se rejoint pour le feu d’artifice.

Au pays d’Alice est une fable à la fois moderne et victorienne, aussi urbaine que délicieusement anachronique. Inattendue, pleine de surprises et de rebondissements, à l'image du roman qui l'inspire, l’œuvre est fraîche et impertinente, clinquante par sa luxueuse production, étincelante par ses superbes arrangements, passionnante par sa manière inédite de raconter l'histoire.

Poster un commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir