coup de coeur
21 Novembre 2014

Serge Gainsbourg

Histoire de Melody Nelson

par Maxime Delorme

« Ainsi je déconnais avant que ne perde
Le contrôle de la Rolls. J’avançais lentement
Ma voiture dériva et un heurt violent
Me tira soudain de ma rêverie. Merde ! »


Histoire de Melody Nelson. Voilà un album symbolique des années soixante-dix et un témoin de ce que la chanson française a pu nous apporter de mieux. Si certains chanteurs français ont souvent cotoyé la musique progressive (on peut penser à Bashung entre autres, ou pour la blague au concept-album de Johnny sur Hamlet), on le doit très probablement aux errances artistiques de Gainsbarre. L’album sorti en 1971 n’est cependant pas qu’un album de Gainsbourg. C’est la conjonction de trois éléments magiques : les orchestrations de Jean-Claude Vannier, un mixage et une production hors-norme s’étant déroulée à mi chemin entre Londres et Paris, et enfin la plume de Gainsbourg. En 2011, pour les quarante ans de Melody Nelson est sorti un coffret comprenant l’album original, des prises inédites ainsi qu’un documentaire d’une quarantaine de minutes sur sa conception. Reprenons dans l’ordre.
L’album narre la rencontre entre un solitaire âgé et une nymphette anglaise : Melody Nelson. Gainsbourg lui-même avoue s’être entiché d’Humbert Humbert, protagoniste de Lolita à la lecture du roman de Nabokov. Ainsi, Histoire de Melody Nelson serait son hommage au poète russe. D’une trentaine de minutes, l’album se présente comme une forme de palindrome : deux morceaux longs entament et terminent l’album (« Melody » et « Cargo Culte »), sur le même format : une longue litanie où le narrateur raconte sa rencontre et sa séparation avec Melody Nelson, sur fond de basse/guitare mi-funk, mi-free. Au milieu, « L’Hotel Particulier », pièce centrale et sensuelle. Enfin, de chaque côté, des morceaux particulièrement courts (une à trois minutes), dont la fameuse « Valse de Melody ».

Ce qui frappe dans Melody Nelson, c’est l’extrême sensualité de la musique. Les paroles sont d’une finesse et d’une beauté à couper le souffle. « L’Hôtel Particulier » entre autres, décrit une scène d’amour où les paroles et descriptions des lieux sont entrecoupées d’interventions ponctuelles et bienvenues d’éléments orchestraux. Et c’est proprement là le génie de l’orchestration de Jean-Claude Vannier : utiliser le bon instrument au bon endroit. S’il ne faut qu’une note, alors il n’y en aura qu’une : en témoigne l’intervention éclair du piano. L’orchestration est toujours là au bon moment pour faire monter la sauce. La montée de cordes sur « Melody » avant l’accident, ou les va-et-vient sexuels sur « l’Hotel Particulier » sont des cas d’écoles de « musique cinématographique », tout est extrêmement visuel. Au final, on se retrouve dans la peau de Gainsbarre, tombant éperdument amoureux d’une gamine anglaise de quinze ans.

L’autre point surprenant, c’est l’étonnante dichotomie entre l’orchestration classique, type musique de film et la section rythmique composée d’une guitare, d’une basse archi-présente et d’une batterie sporadique. Cette basse est l’élément constant de l’album, elle nous attrape au démarrage de l’album et se termine sur la dernière note de « Cargo Culte ». Alors que l’orchestre nous entraîne sur une piste de musique de film, la basse, elle, donne un aspect funky et un peu jazzy à la musique, ce qui détonne clairement avec les sections de cordes. Pour preuve de cette volonté de tirer vers le jazz, on peut prendre le solo de violon de Jean-Luc Ponty invité pour l’occasion sur « En Melody ». Ce mélange surprenant donne une patte musicale unique à l’album dont le son se reconnait entre mille.

« Entre ces esclaves nus, taillés dans l’ébène,
Qui seront les témoins muets de cette scène
Tandis que là-haut, un miroir nous réfléchit,
Lentement, j’enlace Melody »


Le disque de prises inédites est particulièrement intéressant puisqu’il fournit des versions agrémentées ou complétées des morceaux que l’on connait déjà. L’introduction « Melody » se retrouve boostée de deux minutes supplémentaires de violons magistraux et « l’Hotel Particulier » gagne encore une minute de sensualité. Les prises alternatives font varier légèrement les paroles de certains passages mais l’essentiel est retrouvé. On y découvre un morceau inédité en deux prises « Melody lit Babar » qui n’apporte pas grand chose à l’album. En revanche, la version instrumentale de « Cargo Culte » permet de se concentrer sur l’écoute de l’orchestration et de son final mégalo explosif. En résumé, ce second disque s’avère être un ajout quasi indispensable pour les amateurs de l’original. Les version agrémentées de « Melody » et de « L’Hotel Particulier » valent vraiment le coup de prendre la place des originales dans une playlist.

Quant au reportage, il apporte un ensemble de témoignages extrêmement intéressants et récents (2011), de la part de Jane Birkin, Jean-Claude Vannier, Jean-Claude Charvier (l’ingé-son chargé de l’enregistrement des voix et de l’orchestration) et d’Andrew Birkin. Ces témoignages sont entrecoupés d’extraits d’interviews de Gainsbourg parlant de sa rencontre avec Jane et de l’écriture de Melody Nelson. Il porte un complément d’informations sur l’enregistrement du disque, les choix esthétiques, et l’écriture des idées. S’il n’est pas absolument indispensable, il donnera un éclairage un peu plus contrasté à l’écoute de l’album notamment sur les thématiques abordées et les choix esthétiques de Gainsbourg et Vannier.

Histoire de Melody Nelson est un vrai grand album, l’un de ceux que tout amateur de musique progressive se devrait d’avoir, parce qu’il a façonné le genre au même titre qu’un In The Court of the Crimson King ou un Sergent Pepper. Un de ces albums où l’on sent que l’histoire musicale s’est écrite, un de ceux qui se redécouvre à chaque écoute, et qui ne cesse de surprendre. Un de ces albums où l’on se rend compte qu’il y a des artistes qui savent décrire l’indescriptible. Un de ces albums qui donnent envie de se donner éperdument à la musique.

« N’ayant plus rien perdre, ni Dieu en qui croire
Afin qu’ils me rendent mes amours dérisoires
Moi, comme eux, j’ai prié les cargos de la nuit.

Et je garde cette espérance d’un désastre
Aérien qui me ramènerait Melody
Mineure détournée de l’attraction des astres »

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