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02 Octobre 2014

Eric Deshayes

Can – Pop-Musik

par Jean-Philippe Haas

Qui n’a jamais été intrigué par l’imagerie, musicalement si peu éloquente, de la pochette de Ege Bamyasi ? Et parmi ceux dont la curiosité a été titillée, combien ont réellement sauté le pas et découvert ce qui se cache derrière cette boîte de gombo peu avenante ? Pas grand monde, dans le coin, et c’est pour ça que Can colle parfaitement à l’expression « illustre inconnu ». Le groupe allemand a été une influence majeure revendiquée par nombre d’artistes bien plus célèbres, mais sa musique, un peu trop vite cataloguée krautrock, reste plutôt méconnue chez nous. Ou plutôt, est elle retombée un peu dans l’oubli, hormis pour un cercle d’initiés. Eric Deshayes, déjà auteur de Au-delà du rock et co-auteur de L’underground musical en France (tous deux chez Le Mot et le Reste), tente de réparer cette injustice en consacrant un livre à la troupe la plus originale et jusqu’au-boutiste des années soixante-dix.

Si le gros de l’ouvrage est consacré à sa période la plus créative – en gros de 1968 à 1978 – toute sa carrière, ainsi que les projets individuels et trajectoires personnelles de ses musiciens sont également évoqués, jusqu’à nos jours. Mais on n’imagine pas lire Pop-Musik sans écouter à la fois un disque de Can, condition indispensable s’il s’agit d’appréhender pleinement cette biographie et en particulier les longues descriptions imagées, métaphoriques qui sont faites de la musique de ces touche-à-tout de Cologne. L’analyse des titres ne peut faire sens pour le lecteur qu’accompagnée de son pendant sonore. C’est parti, donc, en compagnie de Tago Mago, Ege Bamyasi et autres Future Days.

Pour faire comprendre ce qu’est l’entité Can, Deshayes retrace en détail la genèse de ce groupe formé principalement d’enfants de Stockhausen. Le processus de composition, longtemps invariable et éminemment collectif, est aussi largement évoqué. Ainsi, les longues sessions d’improvisations et d’expérimentations au château de Nörvenich puis, le succès venant, au fameux Inner Space Studio, tiennent une place prépondérante dans la trame narrative. A noter que les substances illicites probablement ingérées pendant ces moments hautement créatifs sont poliment passées sous silence... L’auteur insiste également sur le rôle particulier, l’aura et l’influence des « chanteurs » qui se sont succédés, de même que sur la dimension live de la musique de Can. Il replace son récit dans le contexte de l’époque, digresse parfois pour aborder brièvement des sujets connexes (les techniques d’enregistrements, les mouvements artistiques…), évoque les réactions de la presse, établit des parallèles avec des artistes similaires. Outre la trajectoire du groupe lui-même, Can – Pop-Musik décrit l’émergence d’une scène expérimentale allemande (avec des groupes comme Amon Düül, Popol Vuh, Kraftwerk et autres Floh de Cologne) face à l’hégémonie anglo-saxonne, le bouillonnement artistique qui l’anime, son ouverture à de nouvelles influences et technologies. Le portrait brossé tout au long des deux cents pages est bienveillant, probablement un peu subjectif - mais peut-il en être autrement lorsqu’on parle d’un artiste qu’on admire ?

Si vous faites partie des « initiés », ce livre sera pour vous un investissement à considérer sérieusement, surtout si vous n’êtes ni anglophone ni germanophone et cherchez désespérément un ouvrage de référence sur Can plus détaillé que l’article de Wikipedia. Quant aux néophytes, dont la curiosité n’a pu être qu’attisée par la prose émerveillée d’Eric Deshayes, il ne leur reste plus qu’à découvrir ce groupe éminemment original, parfois déroutant, à la discographie certes inégale mais à l’approche toujours libre de toute influence.

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