coup de coeur
15 Juillet 2014

Ange

Emile Jacotey - Resurrection

par Jean-Philippe Haas

Emile Jacotey, pour ceux qui l’ignorent encore, c’est l’une des plus belles ventes d’albums de 1975 en France. Sans trop chercher à analyser inutilement la raison d’un succès amplement mérité, on peut décemment supposer que la diversité des compositeurs (quasiment tous les membres du groupe, passés ou présents, ont participé à l’écriture), la richesse et l’aspect engageant des chansons, ainsi que le thème des contes et légendes du « terroir » fédérées autour d’un personnage vrai et attachant - Emile le maréchal-ferrant - y sont pour quelque chose, à une époque où la morosité apportée par la « crise » s’abattait sur le pays. L’idée d’une relecture trottait dans la tête de Christian Décamps depuis un certain temps déjà (voir notre entretien) mais à l’heure où la glorification du passé est chose commune, où le « c’était-mieux-avant-isme » sévit partout dans l’Art, on est en droit de se poser la question : qu’apporte ce ravalement à l’original ?

Du point de vue formel, d’abord, les dix titres originaux bénéficient forcément d’une production plus moderne, puissante : pas un durcissement de ton, mais plutôt l’apparition d’influences nouvelles, apportées par des musiciens ancrés dans leur époque et qui pour la plupart n’étaient pas de l’aventure en 1975. L’expérience de cet Ange de seconde génération offre à certaines chansons de nouveaux arrangements, testés sur scène au fil des années, voire des aménagements assez conséquents. « Le nain de Stanislas », se voit ainsi octroyer un final grandiloquent, « Jour après jour » des percussions et l’« Ode à Emile », qui à l’origine concluait la face A du vinyle, se retrouve ici à clore majestueusement le disque, et d’une chanson plutôt brève en mode crescendo devient un titre réellement progressif, en deux parties, s’achevant sur un instrumental à la fois sobre et éblouissant. On relèvera aussi l’étonnante digression centrale de « Les noces » a.k.a. « Ange se met post-rock » ! Malgré les bouleversements parfois importants que subit l’œuvre ressuscitée, son esprit originel est conservé, son caractère à la fois champêtre et romantique, voire surréaliste, parfois tragi-comique, n’est jamais trahi, la sentinelle Décamps y a veillé. Et si sa voix mûre et profonde n’est plus aussi malléable qu’il y a quarante ans, la passion qui l’anime gorge les mots d’une charge émotionnelle que seul un artisan du vers sait transmettre.

Mais le patriarche n’a pas seulement assouvi son désir de parfaire un travail entamé il y a belle lurette, il l’a également enrichi de quatre nouvelles histoires et de quelques mots d’Emile. Les trois premières nouveautés sont intégrées directement dans la foulée de « Jour après jour ». « Innocents les mains sales », court titre rock, raille les donneurs de leçons. « Gustave et Lucy » rend hommage à la doyenne de l’humanité au travers du peintre franc-comtois Gustave Courbet et son célèbre tableau L’origine du monde. Le triptyque s’achève sur « Le bouseux », ode à la vie simple du campagnard, quel qu’il soit. Le quatrième inédit, « Parallèles amoureuses », coincé entre « Les noces » et « Le marchand de planètes », laisse Tristan Décamps nous chanter la formule perdue de l’amour éternel… Ces nouvelles compositions, plus « actuelles », devront probablement faire leur chemin parmi les fans, mais elles trouvent néanmoins sans mal leur place entre les paroles d’Emile.

Pour conclure, on citerait volontiers le maréchal-ferrant : « il ne faut pas reculer devant le progrès. Seulement, dans le progrès, il y a des avantages et des inconvénients ». N’en déplaise aux puristes et autres académiciens rigides, cette résurrection n’est ni une resucée ni une trahison, c’est une vision moderne et enfin complète d’une œuvre qui a marqué son temps par son authenticité et sa sincérité.

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