coup de coeur
04 Juin 2014

Factor Burzaco

3

par Jean-Luc Pillac
dans

Comment décrire la musique de Factor Burzaco ? Ou plutôt celle de son compositeur, Abel Gilbert ? La tâche est ardue tant son style compositionnel évolue au fil des albums.
Si le premier au titre éponyme se fond dans un Rock In Opposition traditionnel, mêlant une énergie rock à des mélodies aisément mémorisables, le tout arrangé et combiné avec finesse et maestria par des harmonies déstructurées et improbables, le deuxième album, lui, très finement intitulé II flirte de très près avec la musique savante contemporaine dont l’inspiration est très clairement issue de Luciano Berio (Sequenze) voire Mauricio Kagel (phonophonie). Cet album, dont la musique sert souvent de support à des récitatifs en espagnol, rend l’écoute de cette œuvre relativement ardue.

La dernière réalisation de la formation, la troisième, a été très finement elle aussi baptisée 3 - l’auditeur/lecteur remarquera au passage, que l’originalité de la musique de Factor Burzaco est inversement proportionnelle à celle des titres de ses albums (j’espère qu’Abel Gilbert me pardonnera cette plaisanterie qui ne vaut pas très cher, je le reconnais). Mais revenons aux choses sérieuses. 3 peut se comprendre comme la synthèse parfaite du premier album et de II. Carolina Restuccia est tout simplement extraordinaire. Son chant très « beriosien » est particulièrement inventif et expressif, elle a réalisé ici une réelle performance en faisant danser les notes. Abel reconnaît d’ailleurs que si lui-même est la source vive de l’âme de Factor Burzaco, Carolina en est l’expression. Une grande amitié et complicité existent entre eux deux.
La qualité d’interprétation des musiciens est elle aussi impressionnante. Dans cette infinie dispersion rythmique, elle atteint celle que l’on retrouve chez des formations comme Present ou Univers Zero, voire des artistes dits de la Grande Musique. Rien d’étonnant, le Nonsense ensamble vocal de Solistas par exemple est une formation vocale reconnue en Argentine comme spécialisée dans l’interprétation des œuvres de Ligeti et Berio. Ce qui est étonnant en revanche, compte tenu de la qualité de l’interprétation et des exigences dues à la mise en place des morceaux, c’est d’apprendre que cet album a été travaillé et enregistré en seulement quatre mois. Abel Gilbert explique à votre serviteur que cela a été possible grâce au talent, à la complicité et à l’implication de chaque musicien. Lui même ne joue d’aucun instrument ; non qu’il n’en soit pas capable, mais il estime que d’autres sont autrement plus talentueux que lui. Même les récits faits par la voix masculine ont été confiés à l’ingénieur du son. Il se consacre donc à la composition et à la production de ses albums. Bien qu’il soit complexe dans son écriture - à titre informatif on pourrait y retrouver le style pratiqué par Rational Diet ou Thinking Plague - cet album a aussi une pêche d’enfer. Le travail à la batterie de Facundo Negri y est pour beaucoup. Là où dans la complexité du jeu requise et dans leur concentration, certains batteurs caressent les peaux de batterie, lui les cogne sans retenue ; il les caresse si nécessaire bien entendu.
Parmi les invités, la comédienne Maricel Alvarez vient prêter sa voix à la composition «  Arnoldturro », dans une scène où elle répète à en devenir folle la célèbre citation d’Arnold Schoenberg à propos du dodécaphonisme : « j’ai fait une découverte qui assurera la prédominance de la musique allemande pour les cent prochaines années ». Abel précise qu’il ne s’agit pas là d’un hommage mais plutôt d’une respectueuse moquerie. Il estime qu’aujourd’hui, bien que le siècle annoncé par Schoenberg ne soit pas encore écoulé (sa première oeuvre selon ce principe, le prélude de la Suite pour piano opus 25 datant de 1921), le dodécaphonisme est devenu passé de mode. On retrouve dans le final de « Silicio » cette même citation récitée par des écoliers, comme si elle devait être connue telle une prière, avant qu’elle ne se transforme en un bruit informe, comme la libération d’une obligation.

3 est définitivement un album de très haut niveau et l’auditeur exigeant sera largement récompensé. Il se range cependant aux côtés de ces albums dont la complexité reste tout de même abordable, en obéissant à l’inexpérience de certains d’entre nous. De par le talent des musiciens, il semble interprété comme sans effort, qui est pourtant loi sur terre.
Il suffira simplement de prendre la peine de l’écouter. D’ailleurs l’illustration de la pochette en est une invitation : une simple oreille.

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