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28 Mai 2014

Present

Triskaïdékaphobie (réédition)

par Jean-Philippe Haas

Parmi les groupes extrêmes qui ont surgi du foisonnement artistique des années soixante-dix, il est un modèle de jusqu’au-boutisme nommé Univers Zéro, l’un des pères fondateurs du Rock In Opposition. C’est une voie tout aussi radicale que Roger Trigaux, quittant ses acolytes en 1979, choisira pour Present et son premier album Triskaïdékaphobie. Rock de chambre, avant-prog ou jazz-rock expérimental, quelle que soit l’étiquette qu’on lui donne, cette musique malmène, dérange et fascine.

A l’instar de Le poison qui rend fou, conjointement réédité par Cuneiform, ce disque au nom imprononçable a bénéficié pour cette nouvelle version d’une cure de rajeunissement qui permet d’apprécier à sa juste valeur le travail impressionnant de chaque musicien. Les bonus offerts consistent en deux extraits de concerts, des titres du répertoire d’Univers Zéro (« Dense » et « Vous le saurez en temps voulu ») captés en 1981 à Bruxelles. Ils soulignent la grande proximité qu’il existe entre les deux groupes belges et témoignent accessoirement d’une étonnante aisance scénique.

La triskaïdékaphobie, c’est la peur du nombre treize, clin d’œil de Trigaux au premier album d’Univers Zéro, 1313. Quarante minutes de noirceur instrumentale de haut vol. Du Gentle Giant sous acide. Ou du Magma qui porte le deuil de ses chanteurs. L’incroyable précision du quatuor sert trois compositions hypnotiques, anxiogènes, dont il est difficile de se détacher. La frappe diabolique de Daniel Denis contient déjà tout ce qui donnera plus tard ses lettres de noblesse au math rock. Jamais piano électrique et Fender Rhodes n’auront été utilisés pour produire chose aussi sombre, angoissante, jamais guitare n’aura poussé de plaintes aussi inhumaines, poussée par le mouvement tragiquement inexorable d’une section rythmique dépourvue de compassion.

En ouverture, le sinistre et aliénant « Promenade au fond d’un canal » fait partie de ces pièces dont on a du mal à se remettre. Lorsque l’engrenage se met en marche, et si par malheur on y a glissé un fragment de soi, la probabilité d’en sortir s’amenuise au fur et à mesure que des mains fantomatiques s’accrochent à vous et vous retiennent dans la machine à broyer l’espoir, repoussante et fascinante à la fois. Boucles hypnotiques, motifs répétitifs, syncopés, breaks abrupts, sections à tiroirs, le tout enveloppé d’un linceul de froide technique… plus de trente ans après sa création, cette déferlante figure toujours parmi les indétrônables du rock progressif par sa capacité à secouer celui qui s’aventure en ses parages.

Pour les deux titres restants, il est difficile de passer après un tel monstre sans faire tapisserie. « Quatre-Vingt Douze » suit peu ou prou la même ligne que « Promenade… », mais en introduisant davantage de contrastes. Le résultat n’en est pas moins oppressant, car les passages calmes ne sont guère apaisants. Quant à « Répulsion », c’est avec brièveté et dépouillement, sur un sombre martèlement, une ultime touche d’affliction, qu’il vient clore un album totalement tragique.

Repoussoir idéal pour les tenants d’un progressif à papa aux angles arrondis, Triskaïdékaphobie, et plus particulièrement « Promenade au fond d’un canal » fait partie des œuvres majeures de la musique rock avant-gardiste. Qu’on l’abhorre ou qu’on le vénère, son caractère historique fait consensus et il se doit donc de figurer dans toute discothèque digne de ce nom.

Distribué par Orkhêstra.

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