coup de coeur
19 Mai 2014

Finnegans Wake

Red

par Jean-Luc Pillac

Henry Krutzen aura, avec Red, passé quasiment en revue la gamme chromatique, pas celle du musicien, mais celle du peintre, tant les couleurs l’auront inspiré pour les titres de ses albums. Une œuvre de Christine Nicaise a cette fois encore été choisie pour illustrer la couverture.
Red est à ce jour le dernier ouvrage, paru en 2011 de Finnegans Wake. Projet ambitieux puisqu’il réunit autour d’Henry Krutzen neuf musiciens dont certains sont bien connus de la sphère progressive expérimentale et ont œuvré dans le précédent album The bird and the sky above sorti en 2010. Un quatuor à cordes, le Quarteto Vòrtece a été également invité, et c’est fort de cet ensemble pléthorique que cet album a été conçu.

Red confirme le changement radical d’orientation musicale opéré avec The bird and the sky above. L’auditeur navigue ici entre musique de chambre, musique progressive avant-gardiste, le tout improvisé et mené à la baguette par Henry Krutzen en personne.
Cette septième réalisation du groupe s’articule autour d’une suite en ré mineur, tonalité imposée par le Hang, instrument à percussion caressé et corrigé par Henry Krutzen et qui a servi de pierre d’angle à son travail. Cette tonalité bien particulière que l’on retrouve dans la plupart des requiems, donne ce ton mélancolique à l’ensemble de cet album qui le rend si attachant. Le projet dans son ensemble s’appuie autour d’improvisations, sous la direction d’ Henry Krutzen basée sur un langage gestuel adressé aux musiciens. Les compositions s’échappent du néant de manière instantanée et ce travail d’improvisation a été dans un second temps édité et monté avec l’aide de l’ingénieur du son Eduardo Pinheiro en studio pour aboutir au résultat final. Red est donc un assemblage d’instantanéité et montage minutieux. Il sera intéressant de noter pour notre culture personnelle que les parties de Jean-Luc Plouvier et Markus Stauss ont été enregistrées par eux-mêmes (en studio pour Markus Stauss et à son domicile pour Jean-Luc Plouvier) et insérées ensuite dans les moments respectifs d'intervention de leur instrument.
L’album prend son envol sur un solo de violoncelle de Fabio Presgrave. Pour la petite histoire, la seule consigne qui a été donnée au musicien par Henry Krutzen a été : «  Fabio, fais moi une impro baroque ». Le résultat est un moment chargé d’émotions, les cordes vibrent et nous entrons en résonance avec elles. Le son d’un instrument paraît usé tant on croît le connaître, et pourtant un charme profond et désuet agit ici, c’est un moment de paix.
Comme l’aura reconnu l’amateur éclairé, «  Septet  » a pour trame de fond la chaconne en Ré mineur de Jean Sébastien Bach, thème initié sur cette improvisation par Marcilio Onofre. «  Quartet  » joué par le Quarteto Vòrtece est tout simplement sublime de profondeur, d’intensité et d’émotion, entre classique romantique et contemporanéité de l’interprétation pleine de surprise et de dissonance. Les titres se suivent et s’enlacent un à un jusqu’au bout de cette œuvre, les instrumentistes donnant émotionnellement le meilleur d’eux-mêmes.

Red est un magnifique instant de paix et d’introspection pour l’amateur de musique exigeante. Les musiciens ici, nous livrent ces notes qui en apparence, pour certains d’entre nous, pourront dans l’immédiateté manquer de sens, mais qui, si on les laisse pénétrer comme des grains de sable dans les rouages de notre moi profond, provoqueront cet arrêt, comme un regard perdu dans le lointain. Ce regard pourra malheureusement rester définitivement pétrifié, Henry Krutzen ayant décidé aujourd’hui de mettre un frein définitif à sa carrière de musicien.

Pour celui qui sera touché par cet album, Red pourra être un de ces bouts de lumière perdus dans un coin sombre et poussiéreux sous une lourde armoire, là même où l’imaginaire de l’enfance commence...souvenez-vous…

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