coup de coeur
28 Mars 2014

Helena Tulve

Arboles lloran por lluvia

par Jean-Luc Pillac

Helena Tulve est née en Estonie, un des trois pays Baltes, tout comme Arvo Pärt avec qui elle partage le goût pour le Plain Chant et dans ces cinq œuvres qui nous occupent, celui pour la musique d’inspiration sacrée. Ici, des poèmes mystiques originaires des trois religions monothéistes servent de support à son inspiration. « Arboles lloran por lluvia » est le second album édité sous le label ECM après Lijnen en 2008. Helena Tulve, qui s’est vu décerner le prix de composition au conservatoire supérieur de Paris, fait désormais partie de la pléthore de noms prestigieux ayant consacré une part de leur âme à l’édification du catalogue de ce label à la réputation planétaire.
« Les arbres qui pleurent la pluie » est une œuvre œcuménique, ode à la beauté qui émane des choses comme un arôme s’échappe d’un fruit. Mais elle est aussi dédiée au mal et à la douleur qui habite pernicieusement certaines créatures, et enfin à la question ultime de savoir pourquoi l’Univers s’est auto-créé, celle que se posait déjà Leibniz au 18ème siècle.

Les compositions sont essentiellement axées autour d’un travail sur les sonorités et les ambiances. Elles sont un mélange de modernité harmonique et de structure de musiques anciennes. Le nombre d’interprètes à la réalisation de cet album est impressionnant : en plus des instrumentistes solistes ou chanteurs, nous sommes invités à écouter un quatuor à cordes, un ensemble de musique ancienne, un chœur d’hommes et un orchestre symphonique. Autant d’essences permettant de façonner cette œuvre comme on élabore un parfum à partir d’une orgue. La première composition, « Reya hadas 'ala » est un surprenant et merveilleux assemblage de texte poétique, de mélodie d’origine juive et de chant grégorien. Les mélismes suggérés de la chanteuse font face à l’interprétation beaucoup plus stricte, propre à la notation neumique du chœur d’hommes. Cette pièce de plus de quatorze minutes est tout simplement superbe. Ailleurs, les voix rivalisent avec les instruments, au point que parfois les timbres s’enchevêtrent subtilement et viennent se confondre. Cela est particulièrement palpable à l’écoute de « silences/larmes » où la voix cristalline de la soprano Arianna Savall partage sa tessiture et son timbre avec le hautbois qui l’accompagne. Le choix des instruments n’est d’ailleurs pas anodin, le travail de composition axé sur les timbres de chacun est des plus minutieux. Nous aurons la curiosité d’écouter des instruments folkloriques anciens, aux sonorités surannées qui contribuent à cette construction sonore si particulière. Un hydrocrystalophone, ou orgue de verre est joué par Helena elle-même.
L’album se termine sur une composition orchestrale. Celle-ci se partage entre la beauté étrange et inquiétante d’une sombre forêt primaire, grasse et touffue d’où l’on pourrait voir surgir toutes sortes d’êtres étranges, et puissance, dans une avalanche de sons, comme si cette forêt pouvait se refermer sur nous, finir par nous écraser et nous consommer. Là aussi l’orchestre - l’Estonian National Symphony Orchestra - nous offre un panel de couleurs sonores somptueuses dans des dissonances puissantes et inquiétantes. Ce sont peut-être les sons émis par les arbres de cette forêt pleurant la pluie qui paresse à tomber ?

« Arboles lloran por lluvia » est un album contemplatif et beau comme les mystiques dont les textes ont inspiré la musique d’Helena Tulve. Il nécessitera une attention particulière de l’auditeur qui pourra en faire des écoutes à « plusieurs étages », ses richesses étant multiples. Mais quelle récompense il trouvera, s’il veut se donner cette peine !

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