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24 Janvier 2014

Spaltklang

In Between

par Jean-Luc Pillac

Markus Stauss, saxophoniste suisse réputé dans la sphère avant-gardiste jazz de son pays, et dont le talent est proportionnel à sa pilosité, a fondé Spaltklang en 2001. In between est la cinquième réalisation du groupe. Quatre années de silence et un remaniement profond du personnel a donné l’occasion à Markus Stauss de former pour la première fois en 2013 un « combo » de cinq musiciens lui permettant de multiplier les possibilités d’instrumentations. En effet, nous le trouvons sur cet album au saxophone entouré de Ritsche Koch à la trompette, Francesco Zago à la guitare, Christian Weber à la contrebasse, et Rémy Sträuli à la batterie.

Par l’intermédiaire de cet album, nous pénétrons dans l’univers de Spaltklang comme on monterait dans un train lancé à une vitesse vertigineuse. D’emblée, l’auditeur a le souffle coupé par un rythme endiablé et un afflux de notes semblable à une avalanche de molécules d’air qui, arrivant trop vite vers son visage, l’empêche librement de les respirer. Le ton est donné en prenant la forme d’un free-jazz effréné. Mais tout au long de chaque composition, la musique de Spaltklang ressemble à la météo changeante d’une journée insulaire de l’Atlantique Nord. La tempête du début de matinée laisse tranquillement la place à une situation anticyclonique permettant à l’auditeur de reprendre enfin son souffle. Un rayon de soleil printanier est même symbolisé par l’émergence d’une mélodie travaillée sur des rythmes tantôt rock, blues, jazz, folk, funk… L’expérimentation et l’improvisation les plus ardues côtoient des shuffles basiques et grassouillets à souhait. Le saxophone de Markus Stauss dialogue parfois secrètement, parfois vigoureusement dans des scènes de ménage épiques, avec la trompette de Ritsche Koch, alors que la guitare de Francesco Zago intrique des notes dissonantes et des loops frippesques dans ce discours volubile. La guitare sait aussi se faire rageuse, en appliquant des suites d’accords saturés qui viennent égratigner la trame, pourtant peu lisse, générée par le duo saxophone/trompette. Le couple contrebasse/batterie, quant à lui, soutient sans coup férir, comme la charpente d’un navire capable d’affronter la tempête, la partie mélodique et harmonique des compositions. Il passe sans peur d’un free jazz pianississimo, à un rock fortississimo, naturellement, comme sans surprise. « A suite (In memory of Cleo) » est la partie la plus chargée en émotion et sentimentalité dans laquelle les textures sonores de la trompette et du saxophone prennent toutes leurs richesses : un brouillard crépusculaire automnal envahit paisiblement notre esprit. « Ural fragment » permet à Francesco Zago d’exécuter un solo hargneux, et à nous, auditeurs, de le découvrir interpréter un registre dans lequel nous avons rarement l’occasion de l’entendre.

Au-delà des propos élogieux, il faudra garder à l’esprit que In between n’est pas un simple album de jazz-rock facile d’accès. Si l’auditeur veut en saisir la substantifique moelle, il lui sera demandé un minimum de science en la matière. Car les harmonies y sont torturées, l’expérimentation récurrente, l’improvisation présente, les contre-points subtils, les dissonances quasi omniprésentes. Cela dit, tant soit peu cet auditeur aura les clés pour comprendre, cet album devra dignement intégrer sa discothèque.

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