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04 Novembre 2013

Nemo

Le ver dans le fruit

par Jean-Philippe Haas

Lorsqu’on voit poindre à l’horizon un mastodonte comme Le ver dans le fruit, on ne peut s’empêcher de ressentir une légère appréhension. Alors que dans les années soixante-dix, l’avant-garde du rock progressif savait tout dire en trois quarts d’heure ou moins, la prétention d’étaler la confiture sur quatre faces existait déjà, et ce n’était en général pas très bon signe… Cela n’a guère changé quarante ans plus tard et on souhaite tous que jamais l’un de nos groupes fétiches ne soit frappé de cette tendance – appelée parfois « syndrome Dream Theater » - qui consiste à sortir des albums massifs à un rythme effréné sans que la qualité ne suive (la dernière sortie des Américains en est la triste illustration). Nemo a toujours réussi, malgré son stakhanovisme, à conserver un haut niveau d’écriture. En outre, les Français ont plus de temps à consacrer à la composition, n’ayant pas une tournée mondiale à assurer après chaque publication. Néanmoins, produire une heure et demi de musique deux ans seulement après R€volu$ion a de quoi inquiéter, d’autant que JPL a, dans l’intervalle, également composé pour le second Wolfspring…

Mais jetons une oreille sans préjugé à ce Ver dans le fruit qui reprend les thèmes de l’aliénation et des fourvoiements de l’Homme là où R€volu$ion les avait laissés : pouvoir, manipulation, religion… Les tee-shirts portés par les musiciens dans le livret illustrent d’ailleurs parfaitement la thématique générale de l’album ! Fidèle au chant en français, Nemo assume cette option si souvent écartée par les groupes hexagonaux. Visiblement, s’exprimer dans sa langue maternelle dans le rock pose encore un problème par chez nous, celui de s’attirer les moqueries de critiques malveillants. N’est-on pas beaucoup plus indulgent avec des paroles chantées en anglais, fussent-elles indigentes ? N’est pas Décamps qui veut, mais les plumes de Jean-Pierre Louveton et Guillaume Fontaine sont loin de ressasser les poncifs et esquissent avec justesse, cyniquement, les questions chères au groupe.

Disons-le tout de go, le premier disque laisse un sentiment mitigé, une impression de dilution des bonnes idées, et ce dès « Trojan ». Très typée Dream Theater, sa partie centrale instrumentale déçoit du fait de sa longueur et son absence de singularité. Par ailleurs - hasard de la répartition des titres ? - les tempos sont plutôt lents, les atmosphères sombres, et les humeurs heavy, à l’image de « Un pied dans la tombe », lourd, oppressant et pessimiste, voire doom par moments. Une telle pesanteur a certes pour avantage de mettre en valeur la basse ronflante de Lionel Guichard, mais laisse un arrière-goût d’uniformité. On guette fébrilement et parfois en vain les emballements et les rebondissements inattendus qui ont souvent fait les beaux jours de la discographie de Nemo. S’agit-il d’un glissement, inconscient, vers les sensibilités métalliques de son nouveau label, l’allemand Progressive Promotion ? Quoi qu’il en soit, le second volet suscite une réaction beaucoup plus positive car la touffeur se fait moins accablante. Est-ce aussi parce qu’il est moins typé, plus « simple » que son alter ego ? Les accroches sont en tous les cas abondantes. Court et efficace, « A la une » valorise par exemple d’adroits dialogues entre le chant et la guitare. L’instrumental « Allah Deus » poursuit sur cette voie énergique et presque joyeuse, dissipant ainsi la toile grisâtre tissée par le sombre « Triste fable ». « Opium » est l’un des temps forts du disque : neuf minute de limpidité, de simplicité mélodique où les gros riffs n’apparaissent que tardivement. Et si « Arma Diania » n’est pas le plus original des titres longs composés par Nemo, le jeu éclectique de JPL y tire son épingle du jeu au milieu d’atmosphères changeantes et d’arrangements classieux.

Une telle œuvre ne se prête guère au résumé et aux jugements à l’emporte-pièce, mais osons tout de même avancer que sa première partie, plus technique, souffre d’un excès de pesanteur, tandis que la seconde offre davantage de surprises et une lisibilité accrue. Sur ce constat qui n’engage que son auteur, le Ver dans le fruit aurait-il gagné à être plus concis ? Ou mûri davantage ? Probablement. Avec ce béhémoth et le soutien du jeune et dynamique label allemand, les Français devraient toutefois gagner un peu en reconnaissance hors de leurs frontières. Un juste retour des choses.

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