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01 Novembre 2011

Pierrick Pédron

Cheerleaders

par David Ree

Il est bien des manières de contourner l’académisme en jazz. Certes, on attend toujours - et depuis longtemps - qu’une révolution de type coltranienne trouve un guide à la hauteur, pour secouer profondément les esprits. Mais sans atteindre ce niveau, une constante se dégage des efforts contemporains les plus originaux : marier toujours plus de styles et de timbres, tout en élargissant le champ lexical des instruments utilisés. Tel semble être le credo adopté par les porte-étendards de l’innovation, au sein d’un genre musical désormais standardisé par le Conservatoire (tout un programme). La France peut se vanter d’avoir produit de sacrés jazzmen relevant de cette catégorie progressiste. Pierrick Pédron semblait déjà en fait indéniablement parti, et de fait, il faudra attendre œuvre plus décevante que Cheerleaders pour pouvoir affirmer le contraire.

De par ses réalisations passées, le saxophoniste n’est plus vraiment en position de devoir prouver quoi que ce soit. L’enregistrement précédent, OMRY, comportait déjà son lot d’accents bâtards, loin des conventions établies dont l’ennuyeux amateur de jazz lambda tire son cadre d’analyse et d’appréciation. Et Cheerleaders porte la recherche esthétique à un niveau supérieur encore. Pourtant, il ne convainc pas à la première écoute. Si « Esox-Lucius » est une magnifique entrée en matière où la section rythmique opère au noir son entreprise de déstructuration de l’espace-temps, au terme de laquelle l’orchestre tutti s’empresse de résoudre, à coups de grandes déclarations solennelles, le climat de tension et de flottement ainsi installé – on pense instinctivement à un Van der Graaf Generator qui aurait remis les rênes de la direction au seul soufflant David Jackson, la suite peut au premier abord offrir matière à déstabilisation, d’autant plus que l’on se sera potentiellement attendu à un jazz de chambre auquel seraient venues s’ajouter quelques bidouilles et expérimentations. Mais c’est sur la durée que s’impose ce disque, qu’il faut prendre le temps d’explorer et de comprendre.

Sur l’ensemble du sextet (dans une version électrique à deux batteries, peu habituelle mais conforme aux dernières tendances artistiques dans ce créneau musical), seul le saxophone de Pierrick Pédron officie pleinement dans un registre familier de soliste, survolant allègrement des passages à la rythmique binaire directement issue du rock. « Miss Falk’s Dog » évoque même le projet de Le Lann-Top dans ses moments les plus rentre-dedans, à ceci près qu’il est sans objet - malgré la présence de deux batteries (Fabrice Moreau et Franck Agulhon) - d’attendre ici quelque homologue massif de l’ex-bassiste de Magma et de Johnny Hallyday : le jeu de Vincent Artaud est d’un tout autre registre.

D’aucuns seraient tentés de déplorer – trop hâtivement – chez Pierrick Pédron une certaine facilité, se doublant d’une part d’obstination, à vouloir imposer sa voix cuivrée sur un patchwork hybride entrecoupé de fanfares somme toute maladroitement intégrées au flux général. Mieux vaut ouvrir son esprit autant que ses oreilles, et revisiter en boucle les huit morceaux du disque, pour finir par savourer une recette insidieusement accrocheuse, moins remarquable par ses détails que dans l’agencement miraculeux de ces derniers, au profit d’une œuvre dotée d’une âme propre, plus pop que formaliste, à rebours des tendances de l’avant-gardisme auquel on pourrait l’associer – ce tout à l’honneur de son auteur. Cheerleaders dégage quelque chose inexplicablement sexy, déclenchant à coup sûr l’envie de l’écouter en boucle.

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