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31 Mars 2011

Avishai Cohen

Seven Seas

par Fanny Layani

Avec Aurora, Avishai Cohen avait imprimé un tournant décisif à sa carrière, en passant d’une formule instrumentale clairement jazz à un style différent, laissant la primauté au chant et marqué plus encore qu’auparavant par les traditions musicales juives et moyen-orientales. Ce disque avait remporté un succès immédiat. Depuis, Avishai Cohen n’a cessé de tourner, en France et de par le monde, enchaînant petites salles de province et grands lieux prestigieux (Salle Pleyel, grand chapiteau de Marciac, etc.). La carrière du contrebassiste a clairement passé un cap, il y a trois ans : un nouveau public est venu grossir les rangs des amateurs de jazz qui le suivaient jusque là, et la médiatisation est allée croissant, au grand dam de ceux qui acceptent mal le succès, comme si pour rester « pur », un artiste devait nécessairement être maudit.

Donner suite à pareille réussite tient toujours du défi. Ainsi, Seven Seas était attendu au tournant et ce quels que soient les choix que pouvait faire Avishai Cohen ; avant même la sortie du disque, les critiques étaient affutées, déjà prêtes à fuser. Cependant, il parvient à les détourner en partie – et avec habileté, en rebondissant là où on ne l’attendait pas forcément. Ce nouveau disque revient à une formule plus instrumentale : la voix est moins présente, en temps total de musique, mais surtout moins mise en avant, et ne se trouve jamais aussi à nu qu’elle pouvait l’être sur Aurora, pleinement assumée jusque dans ses fragilités.

Très écrit, Seven Seas est chargé en arrangements, pour lesquels Avishai Cohen retourne à d'anciennes amours (bugle, saxophone soprano) tout en s'adonnant à de nouvelles conquêtes (un cor anglais surprenant et bienvenu), au service d'orchestrations travaillées (« Ani Aff » et le sommet du disque, « Halah »). L'efficacité rythmique est toujours aussi grande, née de l'association entre les percussions virevoltantes d'Itamar Doari, la contrebasse dansante d'Avishai Cohen et la main gauche chaloupée mais claquante de Shai Maestro. En témoigne l'imparable « Seven Seas », dont il n'est pas surprenant qu'il ait été choisi pour la diffusion radio. Le piano se taille la part du lion sur ce nouveau disque (parfois tenu par Avishai Cohen lui-même), au détriment du oud d'Amos Hoffman, qui disparaît presque, relégué au rang de quasi ornementation. S'agit-il paradoxalement, et malgré les arrangements, de l'amorce d'un recentrage sur une formule en trio, pareille à celle qui fit les grands jours de l'époque de Continuo ou de Gently Disturbed ? La tournée actuellement en cours, ne réunissant autour du contrebassiste que Shai Maestro et Itamar Doari (à la batterie cette fois), semblerait confirmer cette hypothèse. Pour autant, Seven Seas reste dans l'inspiration traditionnelle, et poursuit les recherches entamées sur Aurora, avec cette fois une excursion vers l'Europe centrale sur « About A Tree », reprise d'une vieille chanson yiddish, « Oyfn Weg Shteyt a Boym ». Dans le même temps, Avishai Cohen y développe plus encore qu'auparavant une écriture néoclassique, pensée et rigoureuse : le bonhomme connaît son Bach par coeur, et cela s'entend.

Moins immédiatement touchant et séduisant qu'Aurora, moins entraînant et fougueux que Gently Disturbed, il est tentant d’être déçu par Seven Seas, au premier abord. D'autant qu'il y aurait un petit côté « chic » à faire la fine bouche à propos d'un album encensé et largement soutenu par une major. Mais il s'agit en fait d'un disque riche, qu'il faut prendre le temps de pénétrer pour en mesurer la qualité, et d'un disque à l'effet sans doute plus durable, finalement, qu'Aurora. Posé, pensé, plein de recul, Seven Seas aboutit, là où son prédécesseur tâtonnait encore. Sans aucun doute, voilà le disque d'un musicien sûr de lui, qui sait qu'il peut désormais tout se permettre, et qu’il sera suivi.

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