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30 Mai 2007

Hugh Hopper

Hopper Tunity Box

par Christophe Manhès
Si pour vous Canterbury n’est pas synonyme de cathédrale ou d’université mais plutôt d’un genre majeur du mouvement progressif seventies, vous savez peut-être que Hugh Hopper est une vraie légende. Avec ses camarades de Soft Machine, il sera un des précurseurs du psychédélisme et, surtout, l'un des révolutionnaires qui vont ajouter une branche à l’arbre généalogique de « l’art-rock » comme on disait encore à cette époque : celle qui mêle le jazz typiquement british, et jusque-là quelque peu prévisible, au rock et à l’avant-gardisme (un autre courant, lui plus tourné vers la pop, sera représenté par Caravan). Depuis, le bonhomme ne cesse de jouer les immortels, que ce soit en solo ou en s’associant à des projets à la merveilleuse vigueur créative (Brainville).

En 1973, alors qu’Hopper s’émancipe de Soft Machine, il sort son premier album intitulé 1984 et inspiré par le célèbre ouvrage de Georges Orwell. Il faut vraiment être très large d’esprit et amateur éclairé d’impertinences musicales pour parvenir à déguster l’hermétisme de cet OVNI. Tourné autant vers le jazz, le minimalisme répétitif d’un Terry Riley, que vers la musique concrète, 1984 est un gros morceau, parfois terrifiant, qui a laissé sur le bord de la route bien des téméraires.
Trois ans plus tard, notre homme va sortir l’album qui nous intéresse, Hopper Tunity Box, mais en utilisant une tout autre rhétorique pour formuler sa vision de la musique. Commençons par saluer le travail du label Cuneiform pour sa réédition remastérisée, et ce d’autant plus que la qualité du son y est largement supérieure à l’original qui avait été édité sur un label scandinave au pressage assez médiocre.

Justice technique étant rendue à un tel album, la première chose que l’on constate, et qui surprend, c’est qu’il est construit autour de lignes de basse utilisant la fameuse pédale d'effet « fuzz », ce qui donne une épaisseur au son et un « graillon » inconnus jusque-là dans le contexte du jazz canterburien. Également remarquable, le parti pris mélodique, souvent magnifique, qui captive très vite l’attention là où, pour 1984, un effort était nécessaire pour ne pas décrocher. Modernité, séduction et grosses « huiles » (Dave Stewart, Mike Travis, Elton Dean, Richard Brunton…) font donc de Hopper Tunity Box une œuvre ambitieuse et attachante où énergie autant que délicatesse se mêlent pour nous faire explorer le Canterbury sous tous les angles.
Justement, à bien l’écouter, on remarque que l’album alterne au moins deux types de compositions différentes, les unes rugueuses et étranges, les autres plus typiquement canterburiennes, c’est-à-dire plus légères, swingantes et avec un côté impertinent qui tient à l’esprit anglais.
Dans la première catégorie rangeons « Hopper Tunity Box » et « Miniluv », indissociables l’une de l’autre et qui délivrent une sorte de jazz-doom insolite. Ajoutons-y également « Gnat Prong » sur lequel Dave Stewart, l’icône légitime des amoureux du clavier de la fameuse ville du Kent, laisse une empreinte reconnaissable entre mille. Dave Stewart qui d’ailleurs, quatre plages plus loin, est l’auteur d’une saillie mémorable sur le titre « Mobile Mobile » avec l'un des plus beaux solos qu’il n’ait jamais joué.
Dans la seconde catégorie, rangeons « Lonely Sea and the Sky », qui fait penser au travail des fabuleux Italiens de Picchio Dal Pozzo, et « Crumble », doté lui aussi d’un solo de clavier d’anthologie interprété cette fois-ci par Frank Roberts, un habitué à de telles agilités au sein des groupes Passeport et Isotope, deux formations elles plus typiquement jazz-rock.

On pourra reprocher à l’ensemble un manque évident d’unité et se demander ce que peuvent bien apporter des compositions comme « Lonely Woman » — tout droit sortie d’une cession obscure de 1984 — ou « Oyster Perpetual », le solo de basse qui conclut l’album. On pourra aussi regretter que, sur certains titres, on ait une impression frustrante de dénouement un peu abrupt, comme sur « Spanish Knee ». Mais finalement peu importe, car Hopper Tunity Box possède une densité et une personnalité si forte, qu’il a largement sa place aux côtés des plus grands albums du genre. Les amateurs du fameux Mainstream de Quiet Sun et de Picchio dal Pozzo du groupe du même nom, sauront l’apprécier à sa juste valeur. Et puis, n’oublions pas que ce sont parfois les imperfections qui font les grandes séductions…
  • Année: 2007
  • Label: Cuneiform Records / Orkhestra

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