Live Report

Jadallys

01 Février 2004

Jadallys

par Florian Gonfreville

L’Erebe, avant de devenir l’époux incestueux de Nyx, désignait le dernier cercle des Enfers grecs classiques. Progressia n’a pas craint, tel l’Orphée des temps passés, de tromper le Cerbère de la Locomotive pour rencontrer Jadallys, l’Eurydice du lieu. Ce qu’il advint de ce Festival au lever du jour, seule Rhéa le sait, Hadès sans doute, et vous le saurez aussi… si vous ne vous retournez pas.

Jadallys n’est ni la forme basque de Jade des Lys, ni les Délices de Jade, cantine possible à cinq minutes de la rédaction (NdRC : menu spécial nem – dim-sum – riz blanc pour cinq euros quarante-cinq. Mais ceci est un autre débat). Jadallys est en réalité un groupe de rock… non, de metal… pardon, d’atmosphérique… Bref, jouant d’un mélange des genres réunissant dans un même creuset gothique – seule constante solidement valable – rythmiques agressives, claviers parcourant la gamme de la simple ambiance à l’oppression sado-primesautière façon Danny Elfman (The Gift Before ChristmasEdward ScissorhandsTo Die For…), basse pesante et batterie percutante. Le groupe nomme cela du fairy rock. Et le chant ? Celui-là – ou celle-là en fait, car il s’agit d’une chanteuse répondant au prénom de Céline, ou plutôt Selène, dans un rapport lunaire rapidement évident (NdRC : chez les Grecs, Séléné a remplacé Hécate comme déesse de la nuit et de la Lune) – requiert un adjectif qui n’a pas de rapport immédiat avec la musique. Là, devant ce parterre de marquis corrompus et de duchesses en échancré de dentelles noires, chacun étalant ses fausses canines pointues ou ses larmes de crayon rouge, Selene joue plus qu’autre chose : le chant, réussi, est théâtral.

Conçu dans le lit déjà froid de Minuit, groupe ayant donné naissance à deux albums au milieu des années quatre-vingt-dix, Jade devient Jadallys, tourne et change de personnel entre 1998 et 2000. Le retrait de la seconde chanteuse-claviériste et son remplacement par Jodrell, nouvel organiste, bouclent l’histoire actuelle de la formation.
L’équilibre se trouve, et on le sent atteint. D’une part Jadallys sait tenir une scène, même si le public de ce soir est sans doute aisément acquis. En effet, le Festival de l’Erebe qui encadre la soirée, participe du manifeste d’art gothique total : entre les superbes Jeux de Fer, imposants mobiles de métal de Rosa-Crux - autre groupe mais touche-à-tout, celui-ci - et les diverses expositions picturales plus ou moins dramatiques – sur le thème duHorla de Maupassant, entre autres – ou poétiques, Jadallys dispose de fait de longs préliminaires à sa séance de décadence sophistiquée.

D’autre part, qu’importe que les autres n’aient rien ou tout à dire, le groupe possède à lui seul quelques atouts de choix en matière d’expression : des textes en français parfois particulièrement bien tournés, comme « Tout ça », même si certains clichés d’écriture apparaissent inévitables, et le jeu d’actrice de Selène, véritable attraction, qui n’hésite pas à surproduire sa voix à l’aide d’un large effet de chorus (NdRC : effet décalant les notes de l’instrument qui y est branché d’une fraction de seconde et d’une fraction de hauteur avant d’être mélangé avec le signal original, donnant un son très métallique un peu caverneux. Un résultat similaire peut s’obtenir en s’éventant rapidement exactement devant la bouche avec un livre tout en produisant un son long, par exemple) ou d’utiliser son vaste registre, chantant, murmurant, hurlant aussi, entre ou pendant des morceaux sans temps… mort, si l’on peut dire, compte tenu de l’ambiance des lieux où le noir de jais s’impose.

Les autres membres du groupe ne sont pas en reste : Ded, le bassiste, joue son rôle de grand inquiétant silencieux et le batteur, curieusement, attire la sympathie et se fait bien présent alors même qu’il est par définition arrimé à son siège. Un brillant solo, pourtant plutôt simple mais inattendu, lui attirera immédiatement les faveurs du public. Restent le guitariste-fondateur, Tino, qui prendra son temps avant de sortir de ses ténèbres, et Jordell donc, qui lui, restera dans les siennes.

L’équipage, tout grimé, avance efficacement. D’abord parce qu’il ne semble pas que grand-chose soit laissé au hasard. Peut-être la voix surproduite nuit-elle cependant à la compréhension du message et la guitare n’est-elle pas forcément bien sonorisée, mais en tout cas, la lumière est comme il faut. Ensuite parce que la potion est servie avec méthode : lourde en fréquences, la variété des genres étalés sur cette toile gothique est riche et se sert dans l’ensemble de la palette : metal, ballade, progressions et ruptures pas toujours attendues, mélodies lyriques parfois, ou parfois très tendues, doom et atmosphérique, hard rock zeppelinnien. Le spectre est large.

Jadallys sort un premier album en avril. Au jugé de leur performance scénique durant ce Festival de l’Erebe, il apparaît difficile de penser qu’il sera meilleur d’écouter les musiciens dans son salon. Fort heureusement, ils œuvrent aussi dans le collectif CheapNoiz, mené par InnerChaos, ce qui devrait leur garantir quelques concerts réguliers. De plus, le groupe est quasi intégralement sous contrat avec Ibanez : gageons donc que ces musiciens savent mener leur barque et qu’on en entendra encore parler.

Concert du février 2004 / Festival de l’Erebe, Locomotive (Paris)
www.jadallys.com

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