Interview

Steve Hackett

12 Octobre 2011

Horizon dégagé

par Dan Tordjman

Le temps passe et n’a pas d’emprise sur Steve Hackett. Après quarante ans de carrière, le génial guitariste continue d’explorer des contrées progressives et convie ses auditeurs pour un voyage sonore pendant lequel le dépaysement est garanti. Chromatique s’est entretenu avec l’artiste, auteur d’un nouvel album Beyond The Shrouded Horizon, qu’il a défendu sur scène lors de son passage à Paris dimanche dernier.

Par Dan Tordjman avec des questions de Jean-Philippe Haas.

Chromatique : Beyond The Shrouded Horizon ajoute une nouvelle ligne à votre CV déjà imposant. Il se dégage une atmosphère séduisante de cet album, à la fois auditive et visuelle. Quelle a été votre approche lors de la composition ?
Steve Hackett
: Je commence avec un carnet et un crayon ; les idées apparaissent, se mélangent et se greffent les unes aux autres. Je dirais qu’il s’agit d’un disque assez intimiste. Il renvoie à des images variées comme celles de paysages ou de femmes dont je m’étais un temps épris. C’est aussi une sorte d’hommage à des gens connus autrefois, « perdus en chemin ». Le titre m’est venu il y a longtemps : alors que je regardais des photos de bateaux, j’ai pensé au champ lexical de l’eau. Je conçois en effet la musique comme un voyage virtuel. J’ai voulu faire en sorte de construire des ponts entre chaque morceau, pour aboutir à une odyssée audio. J’ai essayé de voyager à travers le monde à la manière d’un trekking. Il commence sur le bord des côtes écossaises, en un endroit appelé Loch Lomond. Pour vraiment se fondre dans le contexte, il faut s’imaginer traversant cet endroit à bord d’un bateau celtique antique. Je voulais faire quelque chose d’assez simple : de la musique folk, afin de pouvoir jouer ensuite sur les contrastes générés par la rencontre avec d’autres styles musicaux comme le rock et le blues. Au fil du CD, on passe d’un endroit à un autre. On se retrouve ainsi aux Etats-Unis, en des temps bien antérieurs aux nôtres, où un pionnier se retrouve mêlé à une histoire d’amour avec une indienne, dans « A Place Called Freedom ». Elle représente la terre d’Amérique. Il y a un parfum d’Inde suggéré avec le sitar utilisé sur « Waking to Life ». Je suis également allé en Egypte, au Caire plus précisément et je suis aussi resté au pied du Sphinx où j’ai pris des notes. Enfin, j’ai composé de la musique dans une cabane en bois. Passer d’un climat chaud et sec à un environnement glacial, c’est cultiver les extrêmes. Ce trajet imaginaire s’arrête avec le départ depuis une île pour naviguer au-delà du Système Solaire.

On peut percevoir un certain équilibre entre les guitares acoustiques et électriques avec une touche mélancolique, excepté sur « Catwalk » qui est un blues classique.
« Catwalk » est effectivement différent. Sur l’édition limitée, il y aura d’autres titres similaires à ce que tu décris. Ce goût pour la mélancolie m’est venu en écoutant des chansons comme « Eleanor Rigby », « She’s Leaving Home » et « For No One » des Beatles. Ce sentiment ainsi que l’idée de célébration - comme sur « Waking to Life » - à travers la musique sont, selon moi, des constantes typiquement britanniques. Je suis à l’aise avec les gammes mineures parce que je viens du blues. J’ai souhaité revenir à mes racines : c’est la raison d’être de « Catwalk » où je joue en trio avec Chris Squire et Simon Phillips. Sur le disque bonus, il y aura beaucoup de morceaux avec des solos mais également des chansons jouant sur des émotions comme la colère côtoyant la tristesse.

Il est assez inhabituel d’entendre des musiciens comme Chris Squire et Simon Phillips jouer du blues…
Simon joue sur « Turn This Island Earth » et un titre du CD bonus. Il m’a avoué cependant avoir adoré « Catwalk ». Quand on sait que la musique dite technique n’a pour ainsi dire aucun secret pour lui, il est surprenant de l’entendre dans ce registre-là. Cela dit, Chris et Simon sont deux grands fans de blues. « Catwalk » de par sa simplicité, contrebalance « Turn This Island Earth », titre très progressif dans l’esprit avec les mesures impaires etc.. Cela étant je ne pense pas que cet album soit très progressif. Il plaira aux fans des Beatles, de Pink Floyd ainsi qu’aux amateurs de Miles Davis, de Stravinsky…

Lors de notre dernier entretien, vous mentionniez l’importance de trouver de nouveaux musiciens. Avez-vous fait appel à de jeunes talents pour ce disque ?
Pour les concerts, je travaille avec différents musiciens. J’ai été ennuyé par une affaire judiciaire survenue avant la sortie de l’album, qui concernait mon statut d’indépendant. Le disque est sorti dans un contexte défavorable. Au delà du procès, j’ai eu l’impression d’avoir la poisse. Richard Stuart, le violoncelliste qui officie sur le CD est décédé il y a quelques semaines. Cette sortie lui rend hommage et met en valeur son travail. Avoir pu le terminer était une victoire pour lui.

En parallèle de votre carrière solo, vous apparaissez sur nombre de projets en tant qu’invité. Votre dernière contribution marquante concerne celle faite pour l’album de Steven Wilson Grace for Drowning
Steven a travaillé pour quelques artistes avec lesquels j’ai collaboré par le passé, le projet incluait d’ailleurs Ian Mosley de Marillion. Pour autant, je ne l’ai rencontré que très récemment, l’an dernier lors du High Voltage Festival. J’ai également travaillé avec Gary Husband (multi-instrumentiste pour John McLaughlin et Allan Holdsworth notamment ) ainsi que des jazzmen. Gary sera présent sur la tournée à venir de Steven. Ces collaborations étaient vraiment intéressantes…

Vous revenez très prochainement en France. Quelle est votre relation avec le public français ?
J’ai eu le plaisir d’y jouer il y a deux ans et c’était franchement incroyable. Pourtant mon management de l’époque me disait que ce n’était pas une bonne idée de venir dans votre pays… N’importe quoi ! J’ai vu des Français se battre littéralement pour avoir des places. J’ai profité de cette occasion pour faire le ménage autour de moi et pouvoir ainsi gérer moi-même la suite de ma carrière. Mon épouse Jo s’occupe du management avec mon claviériste Roger King et aucune décision n’est prise sans mon accord. J’ai le contrôle total, ce qui est important pour moi. Je peux jouer où je veux dans la configuration qui me convient.

L’an dernier, vous étiez sur l’affiche du High Voltage Festival et le lendemain, vous avez rejoint Transatlantic sur scène. Ces dernières années, on a souvent eu tendance à pointer du doigt la scène progressive, l’accusant d’être inintéressante. Or, le public a répondu présent et vous a vu avec des pointures : Neal Morse et Mike Portnoy, par exemple. Quel est votre sentiment sur le sujet ?
Les artistes dits « progressifs » viennent de divers milieux. Avant de rejoindre Genesis, je ne jouais que du blues pur et dur mais mes goûts étaient bien plus larges. J’ai sorti des albums de guitare classique, de jazz, un hommage à Bach. Quoi que je fasse, je suis affilié automatiquement au monde progressif. Or, aujourd’hui, le public est bien plus large. Je perçois un réel regain d’intérêt pour le genre en Angleterre. Un certain nombre de jeunes formations utilisent les éléments constitutifs du progressif, je pense notamment à Muse ou Elbow. Ils ont une approche et un panel d’influences très larges qui leur permet presque toutes les libertés. Muse puise ainsi chez Chopin, dans le blues, chez Prince. On peut citer également The Mars Volta, ainsi que de nombreuses formations hongroises incluant de la musique gitane et des sonorités world. Cependant, j’aime travailler sur des morceaux concis comme « Til These Eyes » ou « Wonderlust ».

Si la scène progressive semble grandir, le marché du disque est, en revanche, en plein déclin…
Je comprends, c’est un signe des temps, mais face à cela j’ai choisi de rester fidèle à moi-même. C’est la recette pour rester authentique. Ce que je recherche chez un musicien c’est l’originalité et l’authenticité, ce petit truc capable de t’atteindre et de nourrir une émotion. C’est cela qui aide à construire un noyau de fans et un public. On parle beaucoup de récession, mais on oublie aujourd’hui que beaucoup de musiciens vivent de leur musique. Je ne découragerais jamais quelqu’un qui tenterait de percer dans le milieu de la musique. Les concerts sont très importants mais les albums le sont également. Nul n’est à l’abri du découragement. Pour ma part, ça ne m’atteint pas, je ne veux faire que de la musique. Les enjeux commerciaux sont placés très bas dans ma liste de priorités.

Interview réalisée le 22 septembre 2011

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