Dossier

La néo-nostalgie

14 Avril 2009

La néo-nostalgie

par Jérôme Walczak

FOCUS : LA NEO-NOSTALGIE

 

La musique n’a pas de direction. Seul le plaisir compte, nous dit-on. Il semble néanmoins que quelques artistes, organisateurs de concert et producteurs s’attachent uniquement à faire vibrer notre fibre nostalgique, en négligeant la création. Petit billet d’humeur…

Le rock dit néo-progressif est né dans les années quatre-vingt. Sous cette bannière, des mastodontes naissaient et faisaient frémir nos (alors jeunes) oreilles. Qui se souvient de ses premiers frissons en écoutant « Garden Party » de Marillion et son final époustouflant (« I’m pounting, I’m beegling, I’m winning, reclyning, I’m rocking, I’m fucking, so Welcome !  ») ? Qui se rappelle avec émoi les envolées de Clive Nolan sur « Master of Illusion » ? Qui sourit en se remémorant les heures passées chez le disquaire à écouter quelques albums aux pochettes improbables ? Ces mêmes-là qui ont découvert des labels connus d'une petite intelligentsia relativement anonyme voient de quoi je veux parler. La musique est une part profonde de notre être, une parcelle de ses vibrations. Comme les odeurs et les saveurs, une mélodie donne naissance à des images personnelles, qu’il est difficile de partager tant elles n’appartiennent qu’à nous. Les souvenirs et les regards du voisin sur la musique sont partie intégrante de sa propre histoire. La musique est un partage, certes, une communion, sans nul doute, mais la part intime que révèle un arpège, une parole, une pochette de disque ne sont guère transposables d’une personne à l’autre.

Le rock néo-progressif, ce sont nos jeunes années, des fenêtres ouvertes sur le rêve, le délire, la couleur, des mondes chamarrés et multiples, des sensations inédites, un univers clos dans lequel on se recueillait, on s’isolait, un monde qui n’appartenait qu’à nous seuls et qui nous permettait de lâcher prise avec la réalité. Lors du dernier concert de la bande à Mick Pointer pour l’hommage à Script for a Jester’s Tears, le clone de Fish, Brian Cumming, l’avait parfaitement résumé : « J’écoutais ce disque, avec une cigarette, un verre de vin, je mettais le casque, et je partais. Généralement, je m’endormais et n’écoutais pas la face B ! ». Jon Anderson, de Yes, au cours d’un concert parrainé par Radio Nostalgie (!), disait peu ou prou la même chose : « Nous nous retrouvions, « roulions du thé » (rires dans la salle) et nous composions, nous étions jeunes… »

Les années quatre-vingt-dix sont passées, puis arrive le tonitruant vingt et unième siècle, et nous, nous avons indéniablement grandi, à défaut de vieillir. Nos étagères se sont alourdies de disques que nous n’écoutons sans doute plus assez souvent : nous avons tous ces albums qui, en leur temps, usaient jusqu’à la corde notre platine et qui aujourd’hui, s’empoussièrent. De nos jours, la production est plus nombreuse, nous avons sans doute un peu plus de moyens, les supports sont plus (trop ?) variés, l’accès à la musique devient plus aisé, plus démocratique, et nous croulons quotidiennement sous des productions nouvelles. Ces groupes, qui jadis, nous ont fait grandir, existent toujours, et eux aussi ont changé : d’aucuns le déplorent.

Le Marillion de 2009 n’est plus celui de 1989 ou de 1985 : il s’oriente vers des sonorités nouvelles, et doit beaucoup à Radiohead, par exemple, Fish a perdu sa voix et fait du groove, Martin Orford a quitté IQ et sort de bons albums, mais qui se vendent mal, Pendragon prend un tournant plus rock, moins mélodique peut-être, et se fait taper sur les doigts sans pour autant réussir à séduire un nouveau public...

En revanche, d’autres artistes ont cru, à tort, que la magie des années quatre-vingt devait durer, et ils se sont évertués à ne pas changer d’un bémol : Enchant, The Tangent, Guy Manning, le projet Colossus et sa fâcheuse manie de récupérer à la note près les sensations, les souvenirs et les vestiges du passé sans rien proposer de neuf, ou encore tous ces clones francophones de Ange, sont autant de fenêtres directement ouvertes sur le passé. Evoquons aussi cette mode un brin malsaine des tribute bands, The Musical Box en tête, ou la tournée mi-nostalgique, mi-mercantile de Mick Pointer autour de l’anniversaire de Script for Jester’s Tears.

Rien ne s’est produit en vingt ans chez ces derniers artistes, et lorsqu’on le leur rappelle, ils n’apprécient guère la remarque, en arguant d'une production réarrangée par ici, ou d'un recours à des procédés nouveaux par là, ou tout simplement du plaisir de l’écoute. Ce dernier point est l’argument suprême et indiscutable. Le fait est, cette musique ne bouge plus, elle est englacée, pis, elle stagne, tandis que nous, nous poursuivons notre quête de sensations. Le plaisir n’est pas figé, il évolue avec nous, et doit nous surprendre. Comme en amour, nous attendons d’un vieux partenaire qu’il nous étonne, ce que Marillion a su faire, par exemple, après quelques valses hésitations, discutables il est vrai…


Progressia traîne une image fausse et relativement désagréable : le mépris pour ce genre. Nous passerions notre temps à ricaner de toutes ces productions en lien direct avec autrefois en écoutant la bouche sirupeuse et la mine hautaine des choses expérimentales, complexes et dénuées d’émotions. C’est faux, les pages consacrées au néo sur ce site sont légions, les concerts sont couverts, les artistes aiment nous rencontrer et savent qu’on les traitera avec objectivité. Nous ne faisons que retenir du mot progressif sa part la plus belle : l’innovation, la transformation, la création. C’est indéniable, nous aimons nous lover dans le passé, nous souvenir mais il est dommage, pour ne pas dire plus, que certains artistes profitent de ce trait de notre caractère, de notre vie, de notre histoire, pour ne rien remettre en question de leur production. On profite de cette fibre nostalgique, on la nourrit, et on finit donc par l’étouffer : qu’avons-nous applaudi en réservant un triomphe à Mick Pointer ? L’artiste, Marillion, ou nos souvenirs ?

Le passé n’appartient qu’à nous seuls, les émotions nous sont personnelles, les souvenirs ne se partagent pas dans leur intégralité. Cette mode de la nostalgie recelle quelque chose de fallacieux, elle nous enferme ainsi que les jeunes artistes qui ne percent pas, ne se fatiguent plus, imitent plus qu’ils inventent. Quel intérêt y a-t-il à écouter The Watch ou Balloon, qui sont pour l’un du Genesis en moins mélodieux et pour l’autre du Porcupine Tree dénué d’affects et de sentiments ? La musique des années quatre-vingt était celle d’une époque, elle répondait à des délires, des attentes, des rêves qui n’ont sans doute plus cours aujourd’hui. Prenons plaisir à écouter, certes, mais laissons-nous encore étonner, comme lorsque nous avions seize ans…

Jérôme Walczak

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