Dossier

Tritonales 6

19 Juillet 2008

Tritonales 6

par Aleksandr Lézy

FESTIVAL : LES TRITONALES 6

   

Cette sixième édition des Tritonales est à l’image du début de l’année musicale 2008 : en demi-teinte. Car si la qualité était bien là, le plus souvent, l’affluence n’était pas au rendez-vous. La faute à l’Euro de football ? A la conjoncture économique frappant durement les portefeuilles d’un public ne roulant pas sur l’or ? A un net et paradoxal manque de curiosité des auditeurs de musiques progressives, qui ne se déplaceraient que pour les « grands » et laisseraient les « sans-grades » naviguer dans les eaux troubles de salles à moitié vides ? Ou à la sarkoneurasthénie ambiante ? La question ne sera pas tranchée ici, mais toujours est-il que l’on regrettera amèrement que certains bons concerts n’aient touché que si peu de gens, au point que l’on pourrait se demander si le jeu d’une programmation audacieuse et pointue en vaut encore la chandelle !

Michael Manring – 29 mai 2008 par Aleks Lézy

Les Tritonales reprennent pour le plus grand plaisir des passionnés de musiques d’influence jazz et expérimentale. En ouverture d’un festival qui verra notamment la présence de Jannick Top et de Mats & Morgan, sur plus de quatorze soirées, le Triton a la grande joie d’inviter Michael Manring. Le bassiste extra-terrestre, qui n’en est pas à sa première venue sur la scène lilasienne, est l’homme idéal pour entamer les hostilités. Seul face à un public pour le moins clairsemé, Michael propose tout d’abord un set entre passages « ambiant » et purs éléments de démonstrations, jouant des mécaniques si particulières de son instrument. Le timide musicien paraît très ému de pouvoir présenter sa musique et montre sa reconnaissance à l’auditoire.

Après un festival de démonstration mêlée à de riches harmonies, mélodies et sonorités déclenchées sur son pédalier, Michael Manring fait appel à son ami guitariste du sud de la France Cyril Achard pour un duo nullement improvisé mais qui crée la petite surprise de la soirée. En effet, les deux musiciens viennent de sortir un album, A Place in Time, et en présentent de ce fait quelques extraits bien sentis, dans une veine très intimiste, avec Achard à la guitare acoustique. La fin de concert laisse place à des reprises, dont une d’Elvis Presley. Le talent de Manring ne se mesure pas au nombre total de personnes se déplaçant pour le voir, et cette première soirée laisse un goût très agréable au fond des oreilles, une saveur suave et douce et une impression de perfection instrumentale. Contrat rempli pour un homme seul face à son public.

Mats & Morgan – 30 mai 2008 par Aleks Lézy

Mats & Morgan, c’est plus qu’une histoire d’amitié : les deux prodiges de la musique jouent ensemble depuis qu’ils sont enfants, le premier aux claviers malgré son handicap visuel et le second à la batterie. C’est avec Frank Zappa qu’ils feront leurs premières armes dans la cour des grands. Ce duo suédois infernal qui rencontre depuis quelques années un succès grandissant présente ce soir deux prestations, tout d’abord sous la forme d’un trio, avec la présence aux côtés des deux escogriffes d’un musicien de renom, Gustav Hielm, ex-bassiste du fameux groupe Meshuggah, puis sous la forme d’un duo. La salle est pleine, une déferlante de connaisseurs et de curieux emplit chaque centimètre carré. Le spectacle promet d’être passionnant, et effectivement, c’est une claque phénoménale. Pas une seconde de musique n’est gaspillée, le trio explose les limites de la perfection, les polyrythmies décoiffent, les mélodies sont développées sur des cadences effrénées et les musiciens donnent tout simplement l’impression de s’éclater en partageant un moment véritablement de fusion. Ils passent en revue « Proppeler Häst » dans une version slow, « Sinus », « Advokaten » ou encore « Ta Ned Trasan », ainsi qu’une jam autour d’une série de boucles. Gustav met le feu aux poudres, jouant comme un fou des parties cosmiques. Cette première partie se termine sous les applaudissements.

Après une courte pause, Mats et Morgan remontent sur scène pour un duo improvisé et magistral avant d’entamer leur classique « En Schizofrens Dagbok ». Le son est propre, claquant et précis : bravo à l'ingénieur du son ! Les trois morceaux suivants sont un peu moins connus et figurent sur la setlist sous les trois prénoms de « Daisy », « Tati » (pour « JF’s Tati car ») et « Howard », petit souvenir du double album The Music Or the Money… sur lequel chacun dispose de son disque. En l’occurrence, pour Morgan ce sera Q dans une version inédite. Pour conclure, les deux garçons ne font pas dans la dentelle et savent parfaitement ce que le public attend. Ils le régalent donc d’un « Hollmervalsen » frénétique, tout simplement impressionnant et jouissif. La soirée est sur le point de se terminer, mais les applaudissements et une standing ovation permettent un petit rappel, avec « Baader Puff » et « Paltsug », les deux morceaux étant bien distincts et séparés, à l’inverse de la version de On Air With Guests. Ce soir, le public a incarné le quatrième membre du groupe, et pour beaucoup, cette prestation s’est avérée être la toute meilleure de leurs venues en France. Il faut bien l’avouer, ce fut excellent !

One Shot – 31 mai 2008 par Fanny Layani et Aleks Lézy

Si l’on excepte le concert du mois de janvier où One Shot avait investi le Triton afin d’y filmer, live, les titres de son nouvel album, c’est le véritable baptême du feu de Dark Shot, et c’est surtout la première occasion d’entendre les nouveaux morceaux intercalés dans une setlist reprenant toutes les compositions phares du groupe. Ce que l’on pouvait pressentir à l’écoute de l’album (vendu en exclusivité ce soir-là, avant une distribution officielle en septembre) se confirme : les nouvelles compositions sont extrêmement sombres (plus de détails dans un prochain focus). En effet, si le concert commence sur un « Ewas Vader » échevelé, rapidement, les tempi lents et lourds des nouveaux morceaux s’imposent, tiraillés entre le jazz fusion et un climat purement metal, à tel point que l’on peut ressentir un brutal effet de coup de frein, la ceinture de sécurité plaquée sur la poitrine, le souffle coupé.

La prestation du groupe est extrêmement puissante, et le collectif n’a jamais paru aussi solide. Emmanuel Borghi est singulièrement expressif, souvent debout, arque-bouté sur ses claviers, jouant sans limites, comme si son départ de Magma avait fait l’effet d’une libération, créant un réel appel d’air qu’il s’efforce de combler à chaque note. Chaque musicien est profondément investi. La paire rythmique constituée de Daniel Jeand’heur et Philippe Bussonnet semble plus imparable que jamais, et si l’humour et la décontraction sont omniprésents (les vannes fusent entre chaque morceau, et l’on sent que le groupe joue « à domicile »), la concentration est de mise. One Shot ne manque pas son rendez-vous et déploie une impressionnante force de frappe. Reste à savoir si, à terme, les nouveaux morceaux s'intégreront réellement dans une setlist au sein de laquelle ils semblent pour l’instant bien décalés et obscurs.

Phil Miller “In Cahoots” – 4 juin 2008

Pour des raisons indépendantes de notre volonté, Progressia n’a pu couvrir ce concert et n’est donc pas en mesure d’en proposer le compte-rendu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Patrice Meyer invite John Etheridge – 5 juin 2008 par Fanny Layani

Patrice Meyer, le plus canterburien des guitaristes français, est un habitué du Triton dont il foule les planches chaque année, notamment dans le cadre des Tritonales. Il s’y est entre autre produit en compagnie de John Greaves, Hugh Hopper, Pip Pyle, Didier Malherbe, entre autres. Ne manquait plus, finalement, que John Etheridge : voilà qui est fait, et l’aventure prend des airs de rêve de gosse pour Patrice Meyer !

Entre deux morceaux, ce dernier raconte sur scène le souvenir que lui a laissé la première « rencontre » musicale avec celui qui tint la guitare de Soft Machine de 1975 à 1978, dans la période la plus fusionnelle du groupe, et qui participe au Soft Machine Legacy : « J'avais dix-sept ans quand j'ai vu John Etheridge pour la première fois avec Soft Machine, au festival d'Orange en 1975. Il était tellement bon que pendant tout le concert, je l'ai pris pour Allan Holdsworth, qu'il remplaçait alors que l'album Bundles, avec Allan à la guitare, venait tout juste de sortir. ». Aujourd’hui, guitariste accompli, le jeune homme d’alors partage la scène avec ce grand britannique, pour un répertoire oscillant entre Soft Machine époque Softs et Mahavishnu Orchestra (les deux groupes partageaient la même scène lors de cette fameuse tournée de l’été 75).

Cependant, si sur les premiers morceaux Patrice Meyer se place un peu en retrait, assurant majoritairement la rythmique, presque en retrait sur scène, à distance respectueuse de son aîné et lui laissant l’espace et le temps de développer son jeu chaleureux tout en finesse et harmoniques sur l’introductif « Song of Aeolus », l’ambiance s’échauffe dès « The Nodder » et les duels de guitare se font toujours plus tranchants et virtuoses, culminant avec un véritable concours de vitesse à la guitare acoustique sur « 500 Miles High » de Chick Corea. C’est cependant sur les passages les plus fins que le duo (bien servi par une section rythmique rigoureuse, celle du trio de Patrice Meyer) se montre le plus subtil, frisant parfois avec la grande classe. L’ambiance sur scène est clairement à la bonne humeur. Toutefois, la fête est un peu gâchée par une assistance plus que faible, comme trop souvent lors de ces Tritonales (une trentaine de personnes), et par un son globalement trop fort, rendant l’écoute un peu fastidieuse en fin de concert.

Le Lann / Top Quartet – 6 juin 2008 par Fanny Layani

Le quartet mené par Eric Le Lann et Jannick Top avait déjà investi les murs du Triton en décembre dernier (cette fois dans le cadre du Bleu Triton Jazz Festival , accompagné de Jean-Marie Ecay à la guitare et Thierry Arpino à la batterie). Il revient pour ces Tritonales avec deux jeunes musiciens qui n’ont clairement pas l’intention de laisser leur part à d’autres (Jim Grandcamp à la guitare et le jeune prodige Damien Schmitt à la batterie), ainsi qu’un homme de l’ombre aux « machines », Fabien Colella. Si le guitariste ne prend pas toujours autant de place qu’il le pourrait, le batteur, impressionnant de technique, se laisse parfois déborder par son enthousiasme, jusqu’à risquer de couvrir ses camarades, qui ne sont pourtant pas en reste. Progressia s’est déjà fait écho des qualités de l’album défendu ce soir, mais l’impression laissée par ce concert est plus mitigée. En effet, en dehors de quelques grands moments véritablement enthousiasmants, notamment lorsque guitare et basse se rejoignent en rythmique et installent, avec la batterie, un groove extrêmement prenant (« Middle Acces » ou « Spirit »), on peut rester sceptique face à la prestation du groupe, alors que le concert était pourtant diffusé en direct sur une station parisienne spécialiste du jazz. D’une part, les nombreux effets électroniques du disque sont reproduits par un ordinateur… tout simplement caché, comme n’ayant pas droit de cité sur scène, n’étant pas reconnu comme un membre à part entière de la formation (lors de la présentation des musiciens, Fabien Colella manque d’ailleurs de passer à la trappe). Passe encore. Mais lorsque, d’autre part, c’est le thème lui-même (au saxophone) qui est fourni par la séquence, et que tous les musiciens présents face au public sont confinés dans une posture d’accompagnement, l’effet est plus qu’étrange. Enfin, malgré l’enthousiasme et la bonne humeur perpétuels de Jannick Top et des deux jeunes musiciens qui l’accompagnent, on ne peut être que très « refroidi » par l’attitude d’Eric Le Lann : jouant très peu et souvent très faux, quittant les territoires du feeling et de la blue note pour se hasarder dans les contrées plus périlleuses de l’harmonique manquée ou du quart de ton non assumé, clairement en retrait en fond de scène et n’ayant manifestement aucune envie d’être là… On peut s’interroger sur une telle attitude, ressemblant étrangement à un sabotage en règle. C’est d’autant plus dommage que la musique de ce disque mérite bien meilleur traitement scénique !

The World of Faton – 11 juin 2008 par Christophe Manhès

Le CV d’un musicien comme François « Faton » Cahen ne lasse pas d’être impressionnant. Des premiers albums de Magma — il y a tout de même quarante ans ! — à ses nombreuses collaborations (Pip Pyle, Didier Lockwood etc.), en passant évidemment par Zao, le bonhomme en impose. Programmé pour les Tritonales, voilà qu’il revient en animateur d’une nouvelle formation, baptisée The World of Faton : tout un programme. C’est dans un Triton presque vide (à peine une quinzaine de personnes), que le quatuor du sieur Faton tente donc de faire partager à cette assistance clairsemée les images d’un monde que l’on imagine enrichi de ses nombreuses expériences. Accompagné de son vieil acolyte François Causse à la batterie et de très jeunes recrues, le saxophoniste Léonard Le Cloarec et la bassiste suédois Petteri Parviaine, Faton déroule plutôt un jazz plan-plan, « gouleyant » comme il aime à le définir, c’est-à-dire frais et léger, mais contre toute attente, sans grand caractère, presque fade, parfois ennuyeux. Heureusement, la chaleureuse présence de Charly Doll, invité aux percussions, anime la soirée, son plaisir de jouer très communicatif compense la présence un peu molle de ses camarades. Même si la première partie de soirée est parfois enlevée et enchaîne quelques pièces colorées et sympathiques, la seconde partie, aux teintes plus latines et nonchalantes, s’avère plutôt morne. Et de fait, sans la fièvre qui l’anime dans l’hémisphère sud, cette musique perd forcément un peu de son sens. Bref, si The World of Faton est loin d’être un monde antipathique, il ne s’est pas non plus montré ce soir-là le plus passionnant qui soit. Peut-être manquait-il le levain du public pour faire lever la pâte.

Jannick Top “Infernal Machina” – 12 juin 2008 par Fanny Layani

Voici sans doute le moment le plus attendu de cette sixième édition des Tritonales : le grand retour de Jannick Top à ses premières amours musicales, du côté des mondes obscurs de la zeuhl, courant qu’il contribua à créer aux côtés de Christian Vander (Magma) dans les années soixante-dix. Loin des France Gall et autres Johnny Hallyday auxquels Top a, des décennies durant, prêté ses quatre cordes en quintes et son méchant groove boosté aux infrabasses, Infernal Machina est un retour aux sources, à de nombreux égards. Flashback : en juin 2005, Magma avait pris ses quartiers au Triton, pour un mois de présence continue, au cours duquel le groupe avait revisité chronologiquement son répertoire, en compagnie de multiples invités. Au cours de la seconde semaine, Jannick Top avait rejoint le groupe, pour un Mekanïk Destrüktïw Kömmandöh d’anthologie, puis un De Futura apocalyptique, digne de son sous-titre souvent oublié, « Hiroshima ». C’est alors que Top avait rechuté, touché à nouveau par le virus des musiques audacieuses et personnelles. Trois ans plus tard naît Infernal Machina, véritable opéra tant par ses dimensions (neuf musiciens sur scène ce soir-là, mais près d’une vingtaine participent à l’album) que par son ambition.

Jannick Top n’a pas lésiné sur les moyens, tant et si bien qu’avant l’entrée des musiciens, on se demande où ils pourront bien trouver de la place sur scène, tant celle-ci croule sous le matériel ! La priorité semble clairement donnée à la rythmique, confiée à trois musiciens : Jon Grandcamp à la batterie, ainsi que deux percussionnistes, dont Marcus Linon (batteur de Kourtyl et fils d’une certaine… Stella Vander) aux percussions. C’est quand il s’aventure dans les contrées de la zeuhl que Top est le meilleur, même si le rappel très appuyé du thème de « De Futura » est quelque peu insistant. Les climats créés sont souvent véritablement envoûtants et obsédants, oscillant entre zeuhl et musiques issues de diverses traditions du monde, le tout baignant dans une ambiance très personnelle, avec quelques incursions presque pop, au piano notamment, tout à fait singulières ! Cependant, cette première incarnation scénique de l’œuvre ne convainc pas entièrement. D’une part parce que les voix oscillent entre le « limité » (Jannick Top n’est clairement pas chanteur) et le « franchement limite » (lorsque Nathalia Ermilova – qui a pourtant charmé une grande partie de l’assistance masculine du lieu et qui s’est montrée bien plus convaincante dans les parties choristes – s’aventure en soliste et ne semble pas tout à fait à la hauteur, peinant à s’imposer sur le tapis de braises sonores que les messieurs qui l’entourent jettent sous ses pas). D’autre part, l’usage de l’informatique, aux mains de Fabien Cololla une fois encore, interroge… Souvent, elle n’apporte pas grand-chose, si ce n’est une certaine rigidité de l’ensemble, ou des effets sonores qui pourraient paraître superflus. Cependant, cela permet certains clins d’œil, comme la voix reconnaissable entre mille de Klaus Blasquiz qui vient survoler la machine infernale durant quelques instants. Enfin, certaines questions se posent concernant l’équilibre de la formation à neuf musiciens : Thomas Enhco (violoniste « protégé » de Didier Lockwood – tiens, encore un ex-Magma) est très sous-employé, et l’articulation entre batterie et percussions n’est pas évidente : souvent – sauf dans les moments les plus chargés rythmiquement – la batterie semble superflue, et s’intègre mal au son d’ensemble (principalement du fait d’une caisse claire métal dont le son brise véritablement l’ensemble rythmique).

Une chose est sûre : si une véritable incarnation scénique de ce projet peut avoir lieu, avec le nombre de participants requis pour donner vie à cette musique plus qu’ambitieuse, nul doute qu’Infernal Machina prendra sa pleine dimension. De ce premier contact, on ne peut en effet s’empêcher de concevoir une certaine frustration, une impression d’inachevé dont on aimerait se défaire au plus vite. La seconde partie du concert est plus originale, Top ayant choisi de faire participer le public. On distribue alors une cinquantaine de… bassines en plastique, faisant office de percussions. S’ensuit une séquence – un peu longuette certains soirs – où les auditeurs, suivant les indications du bassiste-chef d’orchestre, frappent, chantent et crient en fonction de la musique, semblant y prendre un véritable plaisir (Progressia reviendra sur cet épisode lors d’un entretien avec Jannick Top). Enfin, le concert se clôt sur une étrange reprise, un « Come Together » (oui, celui-là même, celui des Beatles, on ne rêve pas), passé à la moulinette du bassiste à lunettes et qui déchaîne autant qu’il déconcerte un public déjà bien fatigué mais encore enthousiaste.

Setna + DFA – 18 juin 1008 par Christophe Manhès

Setna gagne à être connu, pas seulement pour la beauté et la finesse de sa musique, entre canterbury et zeuhl, mais parce qu’il est rare de rencontrer des musiciens d’une telle simplicité investis dans un projet musical aussi audacieux. En quête d’absolu, il faut bien le dire, les rouennais visent plus le cœur que la tête, ce qui leur évite les dérapages égotiques de certains de leurs camarades. Après la sortie de leur premier album, le magnifique Cycle I, fidèle reflet de leurs ambitions, il restait à vérifier les qualités scéniques du groupe. Pendant cette soirée, Setna partage la scène avec les Italiens de DFA, groupe connu plus que vraiment reconnu, pour son jazz-rock enlevé dans la lignée des formations stars des « seventies » comme les Turinois d’Arti+Maestri ou bien les prodigieux Milanais d’Area.


Pile à l’heure, les musiciens de Setna sont les premiers à s’installer derrière leurs instruments. Habillés de blanc, concentrés, ils entament alors l’interprétation de Cycle I dont ils respecteront la fascinante progression. Difficile évidemment de retrouver l’aspect léger et feutré de l’album dans les conditions électriques du live, mais dans l’esprit cette musique reste inchangée et ne perd ni son pouvoir de fascination, ni ce caractère plutôt planant rehaussé parfois d’énergiques saillies (les magnifiques soli de Nicolas Goulay sur son Fender Rhodes et son Minimoog). Porté par l’atmosphère poétique et particulièrement sensuelle des mélopées, on se régale de la voix envoûtante de sirène zeuhl de Natacha Jouë. Nicolas Candé, batteur inventif et leader solide, apporte quant à lui un liant qui fait beaucoup pour l’identité de sa formation. Souple, fine, on est loin de la rythmique martiale d’un Christian Vander. Indiscutablement, tous les interprètes possèdent une personnalité singulière mais chacun ne se préoccupe que d’une chose : jouer collectivement la musique de Setna. Plus de doutes : sur scène, entre les magnifiques nappes de saxophone du charismatique Guillaume Laurent (l’entame envoûtante du set lui doit beaucoup), les vagues subtiles du Fender Rhodes de Benoît Bugeïa qui peaufinent le son de l’ensemble, et la basse de Christophe Blondel, pulsion aussi solide qu’élégante, Setna est à la hauteur des attentes que son album a fait naître. La réaction enthousiaste du public à la fin du show ne trompe pas : nous tenons là une nouvelle référence capable de fédérer autour d’elle les amateurs de musiques en perpétuelle recherche, aussi bien esthétique que philosophique. De plus, reconnaissons à Setna le talent de rendre cet appétit d’idéal particulièrement accessible.

Après cette excellente prestation, DFA est en charge d’assurer la seconde partie de soirée. Disons-le, les Italiens sont une déception. C’est que, contrairement aux Normands, DFA ne semble pas avoir grand-chose à dire. Les titres défilent sans que rien ne vienne accrocher l’oreille. Mise à part la personnalité du batteur, le sympathique Alberto De Grandis, ce jazz-rock plutôt virtuose s’est révélé un brin ennuyeux, et confirme que leurs aînés faisaient preuve d’une personnalité plus convaincante. Les membres de DFA ont assuré, en bons musiciens, mais sans briller.

The Wrong Object + Erik Baron & D-Zakord par Jérôme Walczak

Un Triton clairsemé ce soir-là, une ambiance calme, tranquille, bon enfant, où les amis sont heureux de se retrouver. D-Zakord se présente, par l’entremise d’Erik Baron. Ce soir, cinq musiciens seulement joueront, en sachant qu'ils peuvent être plus d’une cinquantaine. Cette structure protéiforme, un ensemble essentiellement basse-guitare et percussions, vient de la région bordelaise et livre régulièrement des compositions orientées vers la musique répétitive.

C’est In C qui est interprété ce soir, une partition unique comprenant cinquante-trois motifs, que Terry Riley composa en une seule nuit du printemps 1964. Baron présente la chose en souhaitant au public un « bon voyage ». Quel visionnaire ! Effectivement, très vite, l’esprit est chahuté par une ambiance tranquille où les images et les accords se succèdent très progressivement, à la manière d’un boléro. Les musiciens s’effacent derrière la musique de Riley, les paupières se ferment tant l’hypnose fonctionne. In C est une véritable expérience physiologique et une réelle surprise : cette musique étonne, car sans emphase aucune, elle fait décoller de manière magistrale. Une interprétation véritablement unique, et un voyage dans des atmosphères lointaines, teintées de bleu. Aux deux tiers, les artistes s’arrêtent, s’asseyent et reprennent les cinquante-trois patterns en acoustique, avec des instruments traditionnels.

Voilà peut-être le tout petit bémol, car si l’ensemble reste très agréable, le changement de structure fait atterrir trop vite ; toutefois, la magie opère à nouveau, et les cinq concluent (si tant est que ce soit possible) en reprenant l’ensemble. Les lumières s’allument, et l’on revient doucement au réel, malheureusement.
The Wrong Object, dans un style radicalement différent, entre reprises d’Elton Dean et de Frank Zappa, empêche cependant d’atterrir sereinement. Les setlists devraient un peu plus penser au mental du public, qui a ainsi oscillé entre tous les états que la psychologie humaine est capable de créer : onirisme, méditation, rêve, voyage éthéré dans un cas, et foire, fanfare, zimboumboum à la Bregovic et jazz parfois très alambiqué (Elton Dean, quoi) de l’autre. C’est bien, mais un peu trop calorique pour les petits neurones de l’auditeur. Par conséquent, la plus grande partie du public a décroché, tant les morceaux étaient riches et touffus. Il était tard, on était encore avec Terry Riley, ce fut plus difficile pour The Wrong Object. Une simple inversion du programme aurait tout changé. Il faudra y songer pour la prochaine fois !


Bernard Struber Jazztet – 20 juin 2008 par Delphine Guillot

Bernard Struber et ses musiciens s’installent au Triton ce soir-là pour rendre hommage à la musique de Frank Zappa. Autant dire tout de suite que le pari – osé – d’un répertoire composé de reprises, a été relevé avec brio. Le leader apparaît, saisit sa guitare, presque timide mais déterminé, et laisse planer l’interrogation : comment vont-ils s’en sortir ? Dès les premières minutes de « Crusing for Burgers », le voile est levé : le groupe maîtrise à la perfection les thèmes de Zappa, les tourne et les retourne en tous sens, en donne une libre interprétation, amenant une touche très progressive là où le doute subsistait encore, avant de reprendre le thème originel. Dès cet instant l’envie monte. On en veut plus, on est curieux. Struber pousse les thèmes de Zappa dans les recoins d’un univers que l’on se plaît à redécouvrir.


Bernard Struber ne cesse de mettre à l’aise l’ensemble du Triton, par son humour et par sa modestie. Sa gestuelle, dans sa façon de diriger les musiciens, rappelle celle de Zappa, sans qu’il ne s’en doute vraisemblablement. Il est plaisant de voir son visage s’illuminer de joie en écoutant les soufflants s’emporter, ou la section rythmique tout dévaster. Ce plaisir est partagé par tous les musiciens, dansant, riant, blaguant. Ainsi, plus que la musique, l’esprit de Zappa est bien là. Le maître de cérémonie comble ce public chanceux, ayant décidé de l’emmener en voyage. Voyage sensoriel, voyage temporel. D’un solo de violon intimiste et déchirant interprété par Frédéric Norel, à l’expression plus électronique du clavier de Benjamin Moussay ; de la fin des temps au son cristallin d’une rosée matinale. Si l’on ne trouve pas la limite, on trouve la mesure. Les musiciens savent faire parler leurs instruments, mais l’interprétation personnelle ne prend jamais le pas sur la musique de Frank Zappa : voilà qui met au second plan l’absence de paroles, qui auraient pourtant été appréciées, notamment sur « Zomby Woof ».

Ce concert du Bernard Struber Z’tett est donc une surprise totale : du plaisir d’être assuré que, non, la musique de Zappa n’est pas morte, à la jubilation de pouvoir vivre ce moment en présence de si bons musiciens, tout concorde : « music is the best ».

Photos de Fabrice Journo, exceptées Mats & Morgan et The World of Faton par Christophe Manhès

site web : http://www.letriton.com

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